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 La jeunesse et le système

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Le Bon Docteur
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MessageSujet: La jeunesse et le système   Dim 16 Aoû 2009 - 16:31

Témoignage :

Invité hier soir chez de jeunes amis (20-25 ans), je vois dans les toilettes un livre : "Gagner" de Bernard Tapie. Je rejoins l'assemblée et demande à mon hôte si c'est lui qui lit ça (un sourire en coin. Pour info, je l'avais entendu un jour défendre Sarko. Ce n'est pourtant vraiment pas un "bourgeois" et ne bénéficie d'aucune aide étant trop jeune.) Il me dit que oui, que c'est un mec qui a fait plein de choses, quasiment un rebelle (dans un sens, ce n'est pas faux), etc... Il s'ensuit une discussion sur le monde du travail (ils commencent à s'y frotter) et la société marchande. Moi je campe sur ma position qui est la défense du service public et le "travailler moins parce qu'on est pas des bœufs", organisation différente de la société tout ça.

Et bien je suis passé pour un extra-terrestre. Ils ne cessaient de répéter que le service public c'est pour les fainéants, que maintenant c'est comme ça, que les employés de France Telecom qui se suicident sont des faibles, qu'un bon coup de pression au boulot c'est bon pour la rentabilité, que chacun pour sa gueule. Enfin, je n'y croyais pas mes oreilles (ils sont pourtant tous en bas de l'échelle) ! Seb Musset a surement raison de dire que si il y a résistance, elle viendra des 45-50 ans, parce que les jeunes sont acquis au tout-capitalisme alors que les plus vieux ont du mal à s'y résigner.

A la fin (j'avais quand même du mal à comprendre leur raisonnement), je leur ai dit (mais avec la douceur qui me caractérise Hé ) qu'ils étaient incroyablement soumis et vaincus, et qu'il ne fallait pas "compter sur eux pour la révolution" ce qui les a fait beaucoup rire.

Bon ils n'ont aucune culture politique (j'en ai à peine plus qu'eux) et ils sont nés dans ce système triomphant.

Constatation.
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Jul le Marteau
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Dim 16 Aoû 2009 - 16:55

Il fallait mettre en exergue la faillite de tous les services qui ont été privatisés: SNCF, La Poste... Toujours plus chers ! Toujours moins fiables !

Et si les symptômes persistent, tues-les. Sauve-les de leur vie de servitude. Bide

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Le Bon Docteur a écrit:
Jul le Marteau a écrit:
Il fallait mettre en exergue la faillite de tous les services qui ont été privatisés: SNCF, La Poste... Toujours plus chers ! Toujours moins fiables !
Ça n'y a rien fait. Ils n'entendent rien.
Heureusement que ce n'est pas comme ça de mon côté.

Il faut alors leur faire lire Vivre et penser comme des porcs [Gilles Châtelet, Folio]. Ce livre les décrit. J'avoue que je n'avais pas le niveau pour le lire et en comprendre tous les concepts, mais l'idée du nomade à baskets et baladeur me revient quand tu me parles de cette bande de dégénérés, cette engeance de génération McDo-MTV-Footlocker...
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Oshun
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Dim 16 Aoû 2009 - 21:02

Ne croyez pas que j'essaie de relativiser, je comprends trop bien ce qu'il y a de frustrant dans une telle soirée. Chut

Mais ça m'est déjà arrivé avec des 35 ans, voire des plus âgés, et pas récemment. Ce genre d'attitude est courant. Les vieux cons, ça court les rues, y compris les jeunes vieux cons, particulièrement nombreux. Le travail de sape mentale du "système" (auquel je ne crois pas sous forme organisée, en revanche je crois à un endoctrinement diffus mais redoutablement efficace qui aboutit à ce cloisonnement des esprits. Je disais hier à mon fils qu'il n'avait jamais été si offensif et il était d'accord).

Il a 22 ans et il est beaucoup moins radical que moi. Il est moins sceptique que moi sur le pouvoir et les médias (il n'est pas certain que le 11 septembre était un Inside Job alors qu'il devient de plus en plus clair que ça ne pouvait pas être autre chose ; il croit encore que les armées occidentales "ont quelque chose à faire en Afghanistan", et quand je lui demande quoi, il ne sait pas trop mais il pense que si on y envoie des armées c'est qu'il y a une bonne raison, etc.) — alors qu'à mesure que je prends de l'âge je suis de plus en plus révoltée. Nous sommes d'accord sur le fond, mais j'ai parfois l'impression que c'est moi la pétroleuse révolutionnaire prête à tout faire sauter ou tout au moins à envoyer bouler les diverses intox courantes, et lui le cinquantenaire frileux qui se replie dans une relative croyance dans le processus démocratique, en partie par déni, en partie parce qu'il est à moitié américain (les Américains sont des gens à principes), en partie aussi parce qu'il est jeune et que les jeunes perçoivent moins bien les nuances que les plus âgés.

Mais Bon Doc, tes amis commencent à se frotter au monde du travail, dis-tu. Attends quelques années et vois si leur vision n'a pas changé. Et si elle n'a pas changé, essaie de voir quel prix ils paient pour leur allégeance, avec leur santé, avec leur vie affective, avec leur vie tout court. Les choses changent vite et ce genre de position sarkozyste (pour résumer en un mot une chose complexe) me paraît maintenant plus une position de déni, de refus de la réalité, qu'une véritable opinion.

Et pour une maisonnée d'endoctrinés, il y a tout de même une foultitude de jeunes personnes qui ont bien la tête sur les épaules et savent à quoi en tenir à propos de la sauce à laquelle on veut les manger. Il y en a même qui m'étonnent.
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Le Bon Docteur
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Dim 16 Aoû 2009 - 21:15

Tiens c'est marrant. J'ai acheté ce bouquin il n'y a pas longtemps. Mais je ne l'ai pas encore lu. "Cette bande de dégénérés"... Ils ne sont pourtant pas méchants.

Oui Oshun, il y a surement des opinions contraires même chez les jeunes. Hier soir j'ai adopté l'attitude du vieux con limite coco (j'aime bien Hé ) Mais le plus emporté dans la discussion, m'a dit que dans son fort intérieur, son utopie était le communisme. Ça pousse à la schizophrénie.

Concernant ton fils et les sujets du 11 septembre et de l'Afghanistan, le fait qu'il soit jeune et à moitié américain joue surement sur ses opinions. On peut le comprendre. Moi j'étais anti-américain primaire depuis un moment, ça change tout...
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Jul le Marteau
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Dim 16 Aoû 2009 - 22:27

Oshun a écrit:
alors qu'à mesure que je prends de l'âge je suis de plus en plus révoltée. Nous sommes d'accord sur le fond, mais j'ai parfois l'impression que c'est moi la pétroleuse révolutionnaire prête à tout faire sauter
Tu ne voudrais pas cramer ton sous-tif et faire l'amour avec moi ? :love:

le bon Toub' a écrit:
"Cette bande de dégénérés"... Ils ne sont pourtant pas méchants.
La dégénérescence n'est pas forcément de la méchanceté. Dans l'absolu, ne peut-on pas considérer que leur passivité fataliste et leur résignation feignasse font déjà beaucoup de tort à eux seuls ?

" Pour que le Mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fassent rien."
Alain Soral.

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jazza a écrit:
ça doit encore être le syndrome de Stokholm....
Ça répond à quoi ? Ça fait allusion à qui ? Suspect
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Lun 17 Aoû 2009 - 21:06

Le Bon Docteur a écrit:
Seb Musset[/url][/b] a surement raison de dire que si il y a résistance, elle viendra des 45-50 ans, parce que les jeunes sont acquis au tout-capitalisme alors que les plus vieux ont du mal à s'y résigner.

J'ai du mal à y croire pour 2 raisons :
1/ bon nombre de cinquantenaires sont eux aussi acquis à la cause capitalo-consumériste
2/ si on doit compter sur cette génération pour une Révolution, il faut se dépêcher alors puisque d'ici 20 ans, ils n'auront plus la force, le courage et la volonté pour la mener...

Néanmoins, comme disait (approximativement) je ne sais plus qui, 10% sont conservateurs, 10% sont progressistes et 80% sont des moutons... suffit juste d'entrainer les 80% là où on le souhaite...
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Mar 18 Aoû 2009 - 10:18

Passage-éclair hélas avant de me réembarquer dans une journée haletante.

@ Jul : Jazza te taquinait sur ta taquinerie libidinesque de boute-en-train, pas de quoué en faire un frometon.

@ Doc : Pourquoi pas après tout, Doc-cœur, lancer un sujet sur une scène de discussion entre amis sur un espace de débats ? Une anecdote peut en effet avoir un caractère monstratif quand on sait la rendre philosophique.

En cédant à un cynisme facile, il serait aisé de relever que chacun des protagonistes en parlant des questions sociales ou politiques les traite de manière externe et au fond ne fait que parler de lui, ou bien plutôt de son choix de valeurs. Leur reprocher un certain conformisme, par ex. en les traitant comme Doggie-man de "moutons" (qui eux, les vrais, sont présentement en estive), est à mon avis de peu d'intérêt car l'attitude inverse, à savoir un certain anti-conformisme, serait tout autant une attitude sociale (car se référant aux autres pour se justifier). Il est bien évident que, peu ou pas encore très impliqués dans la vie sociale (not. professionnelle) et encore moins dans la vie publique (par ex. au sein d'une vie associative), ils sont peu à même de broder sur comment exercer une responsabilité touchant aux questions communes.

Chercher, avec une oreille musicienne, où se jouait l'accord afin de libérer ce que chacun pouvait avoir à exprimer n'était point partie facile. Serait-ce la capacité à se révolter, à dire non ? La révolte, au sens étymologique re-volvare (faire volte-face, se retourner), ne se peut toujours qu'en puisant en soi ("quand je joue de la trompette, je tue" aimait à dire le Miles Davis des seventies agitées). Car elle peut aussi donner dans la pose (s'affirmer en s'opposant est trop souvent un reste de jeu d'adolescence), comme s'interroge justement là-dessus le dossier central de la revue éléments (5€50), actuellement en kiosque, intitulé "Rebelles et faux rebelles". Pierre Bérard se demande si la rébellion est encore possible, François Bousquet si elle n'est que la maladie infantile du capitalisme (en somme si nous n'avons pas affaire à des consommateurs de rébellion), et Pierre Le Vigan revient sur le livre-manifeste de la gazette toulousaine Rébellion. Enfin, complémentaire à ce dossier, A. de Benoist, paraphrasant Rimbaud, revient sur "pourquoi la démocratie doit être réinventée" mais en s'arrêtant à dresser un état des lieux (fin de la démocratie civique).

Mais à vrai dire, si je cite ce canard vite fait en passant, c'est moins pour faire l'article ou pour son dossier faisant la part belle aux considérations théoriques (ce qui est normal pour une revue culturelle) et par là ouvrant moins à des débats houleux sur les aspects prospectifs (comme dans la revue Agône par ex.) que pour pointer une courte recension, sorte de piste de lecture, traitant principalement de l'articulation contemporaine privé-public qui à mon avis est une question fondamentale pour traiter de l'aspect "systémique" de l'organisation sociale et politique et qui touche à nos manières de nous représenter aussi bien la société que nous-mêmes (en son sein). La voilà :

L'ordre néolibéral

Sur : Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néo-libérale, La Découverte, 498 p., 26 €.

Ceux qui croient que la crise financière actuelle sonne le glas du libéralisme se trompent. Ceux qui ne voient dans le néolibéralisme qu'une idéologie (l' "idéologie du capitalisme libéré de toute entrave") relevant avant tout de l'individualisme se trompent tout autant. Le néolibéralisme actuel est à la fois autre chose et beaucoup plus que cela. En ordonnant tous les rapports sociaux au modèle concurrentiel du marché, il constitue une norme de vie, et plus précisément une forme de rationalité s'imposant au "gouvernement de soi" [expression reprise à Michel Foucault]. Loin de se confondre avec la vieille vulgate du "laisser-faire" propre au libéralisme du XVIIIe siècle, le néolibéralisme (dont on doit rechercher l'origine dans le colloque Walter Lippman de 1938) ne prône pas un illusoire retour à l'état naturel du marché (il ne se réclame pas d'une ontologie [justification comme fait établi] de l'ordre marchand), mais la mise en place volontaire d'un ordre mondial de marché impliquant une transformation radicale de l'action publique qui tend à restructurer, non seulement l'action des gouvernants, mais la conduite des gouvernés eux-mêmes. Bons lecteurs de Michel Foucault, P. Dardot et C. Laval montrent de façon convaincante que le but ultime est un certain type de rapport à soi. Le principe de la "gouvernementalité entrepreneuriale" (la "bonne gouvernance") est que l'individu est tenu, tout comme l'État, de se considérer comme une entreprise à gérer et un capital à faire fructifier. L'effacement par les principes du management de la distinction entre la sphère privée et la sphère publique érode alors jusqu'aux fondements de la citoyenneté et de la démocratie. A cette rationalité désormais dominante, véritable dispositif stratégique global, les auteurs opposent, au terme d'une étude historique de haut niveau, des refus et des "contre-conduites" relevant de ce qu'on pourrait appeler la "raison du commun". L'un des meilleurs livres parus à ce jour sur le sujet.
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Oshun
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Mar 18 Aoû 2009 - 12:41

Active X a écrit:

@ Jul : Jazza te taquinait sur ta taquinerie libidinesque de boute-en-train, pas de quoué en faire un frometon.
Pour ma part je n'avais pas perçu la moindre taquinerie de la part de Jazza, j'ai interprété son allusion au syndrôme de Stockholm comme décrivant les jeunes lobotomisés auxquels le Bon Doc' avait eu affaire. Je n'y vois pas d'autre sens.

J'avoue qu'elle m'ôtait les mots du clavier parce que j'ai souvent pensé à cette explication pour ce genre d'attitude aliénée, y voyant davantage une façon de courber l'échine devant un danger diffus mais impérieux que le résultat d'une réflexion (en effet s'ils commençaient à réfléchir, tout s'écroulerait, mais eux aussi avec).

Vers 1997 (ça fait donc une paye) je déjeunais avec une éditrice de Robert Laffont, dans le quartier Alma, et à la table voisine déjeunaient deux employées de je ne sais quelle boîte. Leur conversation portait sur la précarisation de la protection sociale et des retraites, mais bien évidemment elles présentaient cela comme une échéance naturellement inévitable : "Oui parce que la sécu, les retraites, le chômage, ça peut plus durer, c'est évident. — Oh oui, c'est évident." Paroles échangées avec une lueur de frayeur dans les yeux.

Si on leur avait demandé "pourquoi ça ne peut plus durer", je suis certaine qu'aucune d'elles n'aurait pu me donner une réponse. Elles avaient entendu l'incantation, répétée ad nauseam par les autorités compétentes (supérieurs hiérarchiques, presse), et sans se questionner aucunement sur leur bien-fondé, elles la répétaient sans savoir pourquoi, comme si elles lisaient tout haut leur arrêt de mort.

J'ai glissé à ma voisine : "Elles sont en plein syndrôme de Stockholm." Mais elle, cadre de l'édition dûment salariée avec congés payés, treizième mois, primes et CE, ne comprenait pas de quoi je voulais parler.
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Jeu 24 Sep 2009 - 14:35

La Boétie par Fabrice

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race [ici au sens de lignée].

De qui est ce constat, si lucide qu'il place la tyrannie de la démocratie avant celle de la dictature et celle de la monarchie ; tellement clairvoyant même qu'on le dirait digne d'un camarade anar ?

De Étienne de La Boétie, philosophe, poète et ami de Montaigne, né en 1530 surnommé par certain le Rimbaud de la pensée (car mort aussi jeune que lui et écrivant avec autant de fulgurance).

Pour être esclave, il faut que quelqu'un désire dominer et... qu'un autre accepte de servir !

Dans son Discours de la servitude volontaire (disponible aux éditions des mille et une nuits pour seulement 2 €), écrit alors qu'il avait moins de 20 ans, il analyse les rapports maître/esclave, qui de tout temps ont été une constante des sociétés humaines. Sa thèse est que nous ne sommes en esclavage que parce que, quelque part, nous le voulons bien ; car cet esclavage, dit-il en substance, ne peut être uniquement expliqué que par notre lâcheté, car les opprimés sont mille fois plus nombreux que les oppresseurs.

Sa réflexion, qui à bien des points de vue reste très moderne, peut nous éclairer sur des situations auxquelles nous sommes tous un jour ou l'autre confrontés, comme par exemple la décision de son assujettissement personnel à la servitude du salariat, les raisons de la résignation collective, la peur de ne plus être lié à un patron par un contrat de travail comme un vassal à son suzerain...

Il pose notamment la question de notre rapport à la liberté, à savoir : jusqu'à quel point elle fait partie intégrante de notre être (et donc dans quelles limites elle nous est due), expédiant la réponse en une formule lapidaire, associant indissolublement les concepts de servitude et d'injustice.

À vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n'y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l'injustice. La liberté est donc naturelle ; c'est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre [...] Si par hasard il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, ignorant jusqu'au nom de l'une et de l'autre, et qu'on leur proposât d'être sujets ou de vivre libres, quel serait leur choix ? Sans aucun doute, ils préféreraient de beaucoup obéir à la seule raison que de servir un homme [...] La liberté, les hommes la dédaignent uniquement, semble-t-il, parce que s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette précieuse acquisition parce qu'elle est trop aisée.

Pourquoi accepte-t-on de se soumettre ?

Ainsi, puisque tout être pourvu de sentiment sent le malheur de la sujétion et court après la liberté, puisque les bêtes, même faites au service de l'homme, ne peuvent s'y soumettre qu'après avoir protesté d'un désir contraire, quelle malchance a pu dénaturer l'homme B seul vraiment né pour vivre libre B au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ?

À cette question, La Boétie voit deux réponses.

1) D'abord, un fatalisme venant de ce qu'on a jamais rien vu d'autre que l'organisation actuelle et qu'on juge tout autre système utopique, en somme : une assuétude à ce qu'on nous présente comme une société à l'horizon indépassable.

Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent avoir d'autres biens ni d'autres droits que ceux qu'ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l'état de leur naissance. On ne regrette jamais que ce qu'on n'a jamais eu. Le chagrin ne vient qu'après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l'homme est d'être libre et de vouloir l'être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l'éducation le lui donne [...] Ainsi, la première raison de la servitude volontaire, c'est l'habitude. Ils disent qu'ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal, s'en persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent.

Heureusement, il y a aussi des révoltés.

Mais en vérité les années ne donnent jamais le droit de mal faire. Elles accroissent l'injure. Il s'en trouve toujours certains, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se retenir de le secouer, qui ne s'apprivoisent jamais à la sujétion et qui [...] n'ont garde d'oublier leurs droits naturels, leurs origines, leur état premier, et s'empressent de le revendiquer en toute occasion [...] Ils se remémorent les choses passées pour juger le présent et prévoir l'avenir [...]. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et la savourent. Et la servitude les dégoûte, pour si bien qu'on l'accoutre.

2) Ensuite, il y a l'appât du gain.

Ils veulent servir pour amasser des biens : comme s'ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu'ils ne peuvent même pas dire qu'ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu'un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseur de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne rien laisser qu'on puisse dire être à personne. Ils voient pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes dépendants de sa cruauté.

Mais que gagne-t-on vraiment à s'assujettir ?

Vous semez vos champs pour qu'il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu'il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu'il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu'il les mène à la guerre, à la boucherie, qu'il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances.

(...)

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Jul le Marteau
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Mar 29 Sep 2009 - 23:41

Quel rapport avec Mission?
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MessageSujet: Re: La jeunesse et le système   Mer 30 Sep 2009 - 9:40

Question un peu déroutante : une illustration (ici filmique) ne vise pas forcément à représenter un contenu (textuel) mais peut aussi servir à l'ouvrir. Le rapport texte/image, associés assez librement il est vrai, est mis pour frapper l'imagination mais aussi stimuler un peu la réflexion. Comment tisser un lien entre les deux ? Je m'y essaye à ma manière hsitoire de noircir un peu l'écran.

Si l'évocation sommaire du pamphlet de La Boétie dans ce billet cité, sorte de sourire malicieux à la scène bruyante d'animation du doc & friends, souligne la question de la liberté politique (posée en terme de domination, d'obéissance voire de servitude), se demander à quelles conditions est-on libre ne peut se suffire de l'affirmation que l'homme est libre mais exige encore de s'assurer qu'il n'est pas empêché de l'être, qu'il a les moyens de l'être. Or il y a des obstacles intérieurs et extérieurs à l'exercice de cette liberté, et les repérer/reconnaître peut servir à les combattre pour ne pas les subir ("l'homme est né libre et partout il est dans les fers" lance lapidairement Rousseau au début du Contrat social). Liberté et libération ne sont donc pas incompatibles.

Et c'est justement de libération, et même de théologie de la libération, que cause le superbe film de Roland Joffé (1986), dont un des grands mérites est de passer par l'Histoire (celle des "réductions" jésuites au XVII-XVIIIe siècle) pour faire réfléchir à un sujet alors chaud-bouillant d'actualité en Amérique du sud. Après La Déchirure (1984), traitant de la tragédie cambodgienne, Joffé s'attaquait ambitieusement de nouveau au thème de la raison d'Etat mais en s'employant (avec un fort travail documentaire et l'aide d'un jésuite pour l'adaptation, donnant ainsi consistance aux protagonistes) à rendre vivante son histoire racontée en voix off, celle-ci a dépassé son intention intiale, offrant ainsi une pluralité d'interprétations.

La notion (problématique) de raison d'Etat (raison supérieure dérogeant au droit commun ou positif lorsque la nécessité l'exige), tout comme d'ailleurs le texte de La Boétie, a une origine historique repérable : l'émergence corrélative de l'Etat moderne (caractérisant le devenir des sociétés européennes à partir du XVIe siècle) et de la catégorie d'individu.

Pour le dire très schématiquement à l'aide des catégories du sociologue Tönnies, on passe de la communauté (forme organique) à la société (forme artificielle d'association) : l'Etat s'affranchit de la tutelle religieuse (imprégnant la seigneurie féodale) et se sépare progressivement de la société civile pour s'élever au-dessus d'elle (distinction être privé/public), affirmant sa souveraineté (territoire, nation et droit). Ce qui explique que, même si on retrouve dès le XIIe siècle, chez divers juristes et théologiens, l'expression latine ratio status dans le sillage de la redécouverte du droit romain, le status médiéval n'y est pas conçu comme une entité institutionnelle.

Admetttre la raison d'Etat ne reviendrait-il pas à affirmer que la politique échappe aux exigences de la moralité (et ne se peut sans se salir les mains même si comme Ponce-Pilate elle se les lave) ? Même si le concept de raison d'Etat est absent chez Machiavel, il en invente la nécessité (qui fait loi selon le vieil adage), celle pour l'Etat à fonder ou conserver en justifiant les moyens invoqués dans Le Prince (1513). Visant à délivrer l'Italie alors désunie, divisée, dévastée, des Barbares, le réalisme politique de Machiavel vise non tant à décrire les techniques du pouvoir qu'à les suspendre à l'unité, la stabilité et l'autonomie nécessaires de l'Etat, posées comme fins supérieures de l'Etat. Son petit opus n'est donc pas un bréviaire des tyrans, il exprime le souci de voir l'Etat se conserver mais en l'absence de vertu du peuple. Il dessine non pas la figure d'un despote mais celle du grand homme d'Etat moderne (Richelieu, Mazarin, Colbert) soucieux de l'intérêt de l'Etat quelles que soient les passions humaines. On peut alors se moquer de la morale mais au nom d'une morale politique supérieure ; on peut dénoncer la déraison des hommes mais sur fond de raison d'Etat.

Mais ne risque-t-elle pas de servir de masque à des pratiques déraisonnables ? En effet la raison d'Etat a fait l'objet à partir de la fin du XVIe siècle d'une élaboration doctrinale antimachiavélienne, par ex. celle de Giovanni Botero (cf. M. Senellart) qui, procédant d'une inspiration mercantiliste, la déplace du champ de bataille où elle campait sur le terrain économique (exploitation intensive des ressources matérielles et humaines).

Si le pouvoir politique lui-même bafoue le droit qui le fonde, avons-nous le droit - le devoir ? - d'employer la force pour le renverser ou le le rectifier (droit de résistance) ? Il suffirait de commencer par ne plus obéir. Au fond là où Machiavel se pose la question du consentement pour le Prince, La Boétie le fait pour le peuple. Doit-on pour cela le considérer comme un précurseur de la désobéissance civile, celle dont Henry D. Thoreau dit qu'elle s'opposse à "la masse des hommes [qui] sert l'Etat, non pas avant tout en hommes mais en machines" ? Alors Etienne, insoumis et subversif (au point que son fidèle ami Montaigne, soucieux de paix civile, craignit de publier son pamphlet revendiqué par les huguenots) ?

C'est que dans la seconde moitié du XVIe, au moment où le pouvoir royal en France et en Europe cherchait à affermir son autorité et à la concentrer en ses seules mains (projet qui n'aboutira en France qu'avec Richelieu et Louis XIV), lorsque apparurent les premiers "contestataires" et pamphlets, c'était méchamment tendu. Mais disons que le jeune Etienne de La Boétie, gentilhomme gascon, traduit surtout le cri de révolte d'une aristocratie qui sent l'affermissement du pouvoir royal (par l'absorption des grands domaines seigneuriaux et la confiscation de certains privilèges) se fait à ses dépens. Cette condamnation sans appel, ne versant pas dans la rébellion, est à double face :
1) l'une réac, pour laquelle l'écrasement de l'individu est posé comme une fatalité (la servitude à laquelle se soumet la foule ignorante n'est pas dite volontaire pour rien), seuls que'zuns bien-nés sont capables, à défaut de le renverser, de dénoncer et de refuser le pouvoir (pas de libération collective, il n'est de salut qu'individuel)
2) l'autre progressiste, ne reconnaissant au pouvoir royal jugé tyrannique aucune légitimité : c'est par la coutume et la pompe ("grandeurs d'établissement" comme dira Pascal) et surtout un appareil bureaucratique et policier qui fondent son assise. Rousseau creusera cette contradiction en exposant "la loi comme au-dessus des hommes" car volonté d'universalité ("Pour qu’un peuple naissant put goûter les saines maximes de la politique & suivre les regles fondamentales de la raison d’État, il faudrait que l’effet put devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, & que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles").

Alors, pour en revenir au choix de l'extrait de film, peut-être aurait-il mieux valu l'illustrer par ce vers de René Char prenant le maquis : « Echapper à la honteuse contrainte du choix entre l'obéissance et la démence ».
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