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 Harcèlement moral et spontanéisme

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MessageSujet: Harcèlement moral et spontanéisme   Dim 16 Nov 2008 - 23:18

Bonsoir à tous,

suite à une réponse au Bordelleur dans le fil sur la pédocriminalité, j'ai voulu approfondir cette idée que la société actuelle, par des effets de masse médiatiques et d'infantilisations, propose aux problèmes qu'elle dénonce (de façon plutôt sensationnelle) des solutions qui s'inscrivent elles-mêmes dans la logique du système générant les maux.

Ainsi en est-il d'un autre phénomène de société dont on parle beaucoup depuis la parution de l'essai de Marie-France Hirigoyen en 1998 : le harcèlement moral.

Ce phénomène est abordé essentiellement (dans cet essai ou d'autres ouvrages qui lui sont consacrés) sous l'angle descriptif des comportements et en focalisant sur les pathologies des personnes concernées (celles qui le pratiquent et celles qui le subissent).
Les solutions proposées semblent se borner à la sphère de la psychologie et à la sphère juridique en s'occupant de la remise en selle des victimes et/ou de la dénonciation des malfaiteurs s'il y a lieu de le faire.

Les solutions sont donc pour schématiser judiciaires et psychologiques et les approches se font surtout dans ces domaines. C'est un type d'approche qui correspond à une société dans laquelle les références morales communes ont été évacuées et qui ne sait plus poser des limites à la destruction de l'autre que par la pénalisation ou par la psychologie, le "travail sur soi".

On peut dont dire que l'approche est plutôt gestionnaire mais qu'il n'existe guère d' analyses plus approfondies entre ceci et les mutations apparues depuis 2-3 décennies dans le monde professionnel et économique d'une part, à plus large échelle dans l'évolution de la société vers plus d'individualisme et de spontanéisme de l'autre.

Le harcèlement tel qu'il est décrit actuellement n'a pas "toujours existé". Ce qui a existé était la pénibilité du travail et des conditions de vie, les abus d'autorités, l'absence des droits des salariés, l'exploitation (choses qui n'empêchaient pas la solidarité) mais pas le harcèlement sous sa forme actuelle.
Il pousse en effet sur le terrreau de sociétés qui renvoient l'autorité et promeuvent la dérégulation que l'on peut aussi appeler spontanéisme.
C'est ce spontanéisme qui justifie une économie de marché où l'intervention étatique doit être la plus réduite posssible sauf en cas de crise.
C'est au nom de ce spontanéisme que les enfants ne sont plus éduqués à se conduire de façon responsable mais invités dans un contexte où les interdits structurants sont affaiblis ou ridiculisés à vivre leur subjectivité et à rester "les enfants gâtes à qui tout est dû. Aldo Naouri parlait dans une émission à France Culture d'enfants qui une fois devenus adultes croient que "tout est possible".
Dans cette vision de l'homme, le sujet est autofondé. Il posséderait par nature un noyau fondamentalement bon et n'aurait nul besoin d'être institué, de renoncer à une part de sa toute-puissance. Certaines idéologies de type mai 68 voient au contraire l'origine du mal et des souffrances dans l'autorité confondue avec la violence et qu'il faudrait donc évacuer (lire à ce sujet Jean-Pierre Le Goff, "Mai 68, l' héritage impossible", la Découverte)

Des individus ainsi élevés ne savent plus se poser de limites et auront des difficultés à respecter l'altérité, à ce soucier du mal qu'il peuvent faire.
De surcroit ils sont plongés dans un contexte économique de concurrence et de chômage planifié (consulter à ce sujet les fils de "Chevillette") qui individualise les parcours et casse les solidarités par des méthodes de management faisant appel à plus d'autonomie au détriment des contraintes externes. Plus de pression interne, donc et un contexte de "flexibilité" accrue et de délocalisations.
Ceci ne me servira pas à "excuser" les harceleurs. Mon propos est plus de contester l'image de "malades" qu'on leur colle, galvaudant les termes cliniques repris en choeur sur les forums consacrés au harcèlement.
En effet ces comportements décrits comme "pervers"(on aurait dit jadis "machiavéliques" ou"perfides" sans connotation médicale) semblent se marier parfaitement avec les exigences du monde économique actuel : ce sont les caractéristiques égotiques des "killers" et des "battants".
Avoir un poste à haute responsabilité dans une entreprise peu signifier aussi être contraint de harceler, de licencier, de se conduire comme un salaud si on veut garder son emploi : la logique du harcèlement me semble donc moins une logique personnelle que socio-économique.

Plus profondément ce sont peut-être des "caractères" dont le développement serait favorisé par l'évolution de nos sociétés vers plus d''infantilisation et l'éviction de la fonction paternelle. La clinique des pathologies lourdes ( Maurice Hurni et Giovana Stoll, "La haine de l'amour", l'Harmattan) décrit en effet le pervers comme un sujet se moquant de la loi du Père parce que n'en ayant pas éprouvé l'efficacité et surtout, n'ayant pas été protégé par elle de ce qui touche à l'inceste et à ses équivalents : obligé donc, de se faire tout seul, de ne compter sur personne, et convaincu d'autre part de sa toute-puissance.
En moindres proportions nous pouvons constater que cette logique est jusqu'à un certain point bien tolérée voire admirée dans les sociétes néolibérales( celles précisément qui rendent floue la différence générationnelle en renvoyant l'autorité).

Ce qui revient à établir un lien entre le spontanéisme ( en économie et dans les autres domaines) et le dévelopement des cas de harcèlement au travail ou dans la vie privée.
Il est intéressant d'appliquer aussi cette grille de lecture au sort que nos sociétés réservent aux victimes : interrogations sur elles-mêmes et travail sur soi. Autrement dit la réponse au harcèlement, la "solution" , "elle est en vous, vous ne pourrez pas changer le monde, changez votre vision du monde".
On va chercher dans les traumatismes de l'enfance les causes de ce que la personne subit comme adulte.
Si cette vision en elle-même comporte une part de vérité, je critique l'abstraction qui est faite dans la plus grossse partie des traitements du contexte social et de l'impossibilité que nous aurions d'agir sur lui.
en effet, ce qui a pu pousser la victime à être "réceptive" aux manipulations n'est peut-être pas tant un abus d'autorité que l'éviction généralisée dans l'éducation de références communes et morales, d'où une difficulté pour elle aussi à renoncer au "tout est possible " et à résister aux sirènes qui vont l'attirer dans le piège d'un harcèlement. Dans le relativisme ambiant on ne dispose plus d'outils communs pour juger les comportements (sauf les textes de loi).La concurrence au travail, l'individualisation des parcours et la "privatisation" de nos vies privées empêche l'entourage d'avoir des réflexes solidaires.

Si c'est une instance telle que le Surmoi ou la fonction paternelle qui peut être inhibitrice (de violence égotique comme de fascination complaisante pour cette violence), son renvoi peut favoriser des comportements dits "pervers" ( "je fais ma propre loi, tous les moyens sont bons pour que je gagne, l'autre doit être à mon service et je me moque des conséquences de mes actes tant que je ne suis pas puni, la souffrance de l'autre ne me touche pas sauf si elle peut renforcer mon emprise sur lui) mais aussi la fascination que ressentent non seulement les victimes mais aussi toute notre culture pour ce type de comportements jusqu'à un certain point.
Ils expriment en effet la "force brute" de la nature, le rejet des règles et des moeurs, le refus de se plier à l'autorité, la toute-puissance de l'enfant qui n'a pas rencontré de limites, la "confiance en soi" que notre époque érige en valeur cardinale.

Une société qui fonctionne sur des bases spontanéistes va donc favoriser à son insu ce genre de phénomènes mais n'aura pour solutions que les recours à la loi, et à la surveillance, l'effet de "bouc-émissaire", le scandale médiatique et le travail sur soi des vicitimes, toujours dans l'idée que l'individu précéderait la société, que le point de départ serait l'individu et qu'il s'autofonderait.
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MessageSujet: Re: Harcèlement moral et spontanéisme   Jeu 20 Nov 2008 - 0:18

Quelques idées pour compléter mon fil :

en relisant René Girard ( "La violence et le sacré", "Je vois Satan tomber comme l'éclair", Mensonge romantique et vérité romanesque") je m'aperçois qu'il réfute souvent l'argument du "psychologisme" en faveur de la théorie du désir mimétique.
Les explications de violences infligées, de souffrances subies, par la psychologie de la personne ( en gros la démarche consistant à chercher la cause du problème "en soi" et la solution aussi ) ne rendent pas bien compte de la nature du désir humain. Selon les explications par la psychologie on aurait des personnes "perverses", des personnes "maso", etc. Plus de "lucidité" vis à vis d'elles-mêmes permettrait aux victimes de "mieux se comprendre" pour "advenir à soi-même" et éviter les pièges à l'avenir. Le monde existerait comme une donnée brute dont nous ne serions pas partie prenante et sur lequel nous n'aurions aucun impact. On devrait donc, pour moins souffrir, "changer son regard sur le monde", "s'interroger sur soi-même", "développer sa confiance en soi".

Ces approches très répandues aujourd'hui (appelons-les techniques du "travail sur soi") admettent implicitement l'idée d'un sujet autonome qui adviendrait à l'écart de la vie sociale ou avant elle et qui tirerait son désir de son propre fond. Fortifier ce noyau que d'éventuels tramatismes auraient abimé serait le but de l'approche thérapeutique. On ferait une société en regroupant des individus autofondés.

Dans la théorie du désir mimétique, on n'advient pas à soi-même tout seul : notre désir est toujours reflet, copie de celui d'un autre. Nous imitons les autres en train d'aimer ce qui, par ricochet, nous semble aimable.
Inversement avec la violence et la rivalité mimétiques qui provoquent l'escalade de la haine par reflets : on renvoie la balle à qui nous l'a envoyée, etc.
Girard précise que ce sont les sociétés où règne l'indifférenciation qui laissent se développer cette violence rivalitaire c'est-à-dire une société où toutes les places sont potentiellement accesssibles à tous, OU TOUT LE MONDE SE RESSEMBLE.
La lutte des rivalités pour la possessions des mêmes choses, l'absence de solidarité lorsque le processus du bouc-émissaire est enclenché pourrait bien venir de là.
le harcèlement serait donc imputable à des phénomènes de mimétisme que ne viennent plus freiner les inerdits qui instaurent la différence (de place, de générations, etc.) et non à la psychologie de telle ou telle personne.
On constatera que la concurrence se développe précisément dans un environnement qui évacue ce qui peut la freiner.
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