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 Chesterton et l'émancipation féminine

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MessageSujet: Chesterton et l'émancipation féminine   Mer 26 Mar 2008 - 0:54

Un joli texte de G. K. Chesterton traduit par mes soins, paru dans The Illustrated London News, 24 mars 1906. À prendre bien entendu dans le contexte de son époque, mais curieusement actuel par bien des aspects. L'angle de vue, on le constatera, n'est pas spécialement soralien.

La femme

Un correspondant vient de m’écrire une lettre fort pertinente à propos de quelques opinions que j’ai exprimées sur les cuisines collectives. Il défend, lui, les cuisines collectives. Il les défend en toute lucidité, avec les arguments du collectiviste rationnel, mais, comme bien des gens de son école, il ne voit pas que la mise en pratique de ses théories se heurte à des obstacles qui invalident tous ses calculs. Il est bien persuadé que si certains d’entre nous mangeaient tous en même temps, afin de se servir de la même table, ce serait une solution très économique. C’est vrai. Il serait tout aussi économique que certains d’entre nous se relaient pour dormir afin de pouvoir se servir chacun à son tour du même pantalon. La question n’est pas d’acheter un objet au moindre coût possible, elle est de savoir quel objet au juste nous voulons acheter. La possession d’un esclave est une solution très économique. Être esclave revient encore moins cher.

Mon correspondant avance l’argument suivant : l’habitude de manger au restaurant, entre autres nouveaux usages, se développe. Je confirme par ailleurs que l’habitude de se suicider, à ce qu’il paraît, se développe également. Mais il ne me viendrait jamais à l’esprit de relier ces deux faits. Il semble assez clair que si un homme choisit de manger au restaurant, ce ne peut être parce qu’il vient de se suicider; et peut-être serait-ce une exagération que d’affirmer qu’il se suicide parce qu’il vient de manger au restaurant. Mais associer ces deux informations est typique de la malhonnêteté inhérente à l’éternelle polémique sur la mode et les usages propres à un temps donné. La question pertinente n’est pas de savoir si telle ou telle chose est en train de se développer, elle est de savoir si son développement relève de notre part d’un choix délibéré. Je mange très souvent au restaurant pour des raisons de commodité, parce que mes activités m’y invitent. Cependant, si je découvrais, en agissant ainsi, que je travaille pour l’avènement universel des repas collectifs, je n’oserais plus jamais y mettre les pieds ; j’apporterais un sandwich au fromage dans ma poche ou je prendrais du chocolat aux distributeurs automatiques. Car l’élément personnel, en certaines choses, est sacré. J’ai entendu M. Will Crooks exprimer cela de façon parfaitement claire l’autre jour : « Ce qu’il y a de plus sacré, c’est de pouvoir refermer la porte de votre logis. »

« Nos femmes, écrit mon correspondant, ne seraient-elles pas ainsi débarrassées de la corvée de cuisine et de tous les soucis qui s’y rattachent, ce qui les laisserait libres d’accéder à une culture supérieure ? » Le premier commentaire qui me vient à ce propos est très simple, et se réfère, je crois, à notre expérience à tous. Si mon correspondant peut imaginer un moyen d’empêcher les femmes de se faire du souci, c’est assurément un homme remarquable. Mais je crois que là n’est pas le fond du problème. En tout premier lieu, mon correspondant néglige d’établir une distinction élémentaire, inhérente à notre nature humaine. En théorie, je suppose que tout le monde aimerait être libéré du souci. Mais personne au monde n’aimerait être constamment libéré des occupations qui nous en donnent. Je serais très content (pour autant que cet instant m’y dispose) d’être libéré de l’épuisante tâche d’écrire cet article. Mais il n’en découle pas que j’aimerais être libéré de l’épuisante tâche d’être un journaliste. Si telle ou telle chose nous cause du souci, cela n’implique pas que nous ne nous intéressions pas à elle. En vérité, c’est le contraire : si ça ne nous intéresse pas, alors pourquoi diable se faire du souci? Les femmes se soucient de leur maison, et celles qui s’y intéressent le plus sont celles qui se font le plus de souci à son sujet. Les femmes se soucient encore plus de leurs maris et de leurs enfants. Et je suppose que, si nous étranglions les enfants et empalions les maris, cela laisserait les femmes libres d’accéder à une culture supérieure. Plus exactement, cela les laisserait libres de se faire du souci à propos de la culture supérieure. Car les femmes se feraient du souci pour la culture autant qu’elles s’en font pour tout le reste.

Je crois que cette façon de parler des femmes et de la culture supérieure est presque entièrement le fait des classes qui (à la différence de la classe journalistique dont je suis) ont toujours eu une quantité raisonnable d’argent à leur disposition. Je remarque, en particulier, une bizarrerie : ceux qui écrivent ainsi semblent oublier totalement l’existence des classes laborieuses, qui doivent gagner leur pain. Ils ne se lassent jamais d’affirmer, comme mon correspondant, que la femme ordinaire est toujours une esclave. Et l’homme ordinaire, alors, au nom des neuf dieux, qu’est-il donc ? Ces gens ont l’air de penser que l’homme ordinaire est ministre d’État. Ils ne cessent de décrire l’homme comme allant de l’avant pour conquérir le pouvoir, tracer son propre chemin, marquer le monde de son individualité, commander et se faire obéir. C’est peut-être vrai d’une certaine classe. Il se peut que les ducs ne soient pas des esclaves, mais alors les duchesses non plus. Les dames et les messieurs du beau monde ont pleinement accès à une culture supérieure, laquelle consiste principalement à conduire des automobiles et à jouer au bridge. Mais l’homme ordinaire, élément constitutif et représentatif des multitudes qui composent notre civilisation, n’a pas plus accès que sa femme à une culture supérieure.

En fait, il y a encore moins accès qu’elle. Des deux sexes, la femme occupe la position la plus puissante. En effet, la femme ordinaire est à la tête d’une situation dont elle peut faire ce qu’elle veut ; l’homme ordinaire doit obéir à des ordres, et c’est tout. Il doit poser une brique sur une autre brique toute semblable, et c’est tout; il doit ajouter un chiffre ennuyeux à un autre chiffre tout aussi ennuyeux, et c’est tout. Le monde de la femme est peut-être un petit monde, mais elle peut le modifier. La femme peut dire au commerçant à qui elle a affaire des choses très réalistes sur son compte. L’employé qui fait de même avec son patron se fait généralement virer ou (pour s’exprimer moins vulgairement) retrouve l’accès à une culture supérieure. Et, par-dessus tout... la femme accomplit un travail qui est, dans une certaine mesure, créatif et individualisé. Elle peut disposer des fleurs ou des meubles selon des arrangements suscités par sa propre inspiration. Je crains que le poseur de briques ne puisse disposer ses briques en motifs suscités par sa propre inspiration sans provoquer un désastre pour lui-même et pour les autres. Même si la femme coud une pièce sur un tapis, elle peut choisir la pièce en accord avec sa couleur. Je redoute que le postier qui expédie un colis ne puisse en faire autant, par exemple préférer le mauve tendre du timbre à six pence au vif écarlate du timbre à un penny. Une femme qui fait la cuisine ne la fait peut-être pas toujours avec art, mais elle a toujours la possibilité de mettre un peu d’art dans ce qu’elle fait. Elle peut introduire une variation personnelle, imperceptible, dans la composition d’une soupe. Il n’est pas recommandé au comptable d’introduire une variation personnelle et imperceptible dans les chiffres d’une colonne.

Ce qui est dommage, c’est que la vraie question, celle que je viens de soulever, ne soit jamais posée. On présente cela comme un problème d’argent, non comme un problème de personnes. Ce qui est faux, selon ma conviction, ce ne sont pas les propositions de ces réformateurs, c’est leur tempérament et leurs arguments. Que les cuisines collectives soient une mauvaise chose, je n’en suis pas si sûr —pas autant que je ne suis sûr que les défenseurs des cuisines collectives ont tort. Bien entendu, il est vrai qu’il existe une vaste différence entre les cuisines collectives dont j’ai parlé et le repas collectif lui-même (monstrum horrendum, informe) qu’évoque de façon diabolique l’esprit, beaucoup plus noir et beaucoup plus tortueux que le mien, de mon correspondant. Mais le problème, à propos de ces deux choses, est que leurs défenseurs ne les défendent pas humainement en tant qu’institutions humaines. Ils ne s’intéressent pas au fait psychologique évident qu’un homme ou une femme désire accomplir certaines actions selon son choix personnel. Il ou elle doit les accomplir avec inventivité, créativité, art, individualité — bref, maladroitement. L’une de ces actions (par exemple) est le choix d’une épouse. Le choix du repas d’un époux est-il une de ces actions? C’est là toute la question : jamais elle n’est posée.

Et maintenant, la culture supérieure. Je connais cette culture. Je n’y donnerais accès à aucun homme si c’était en mon pouvoir. L’effet qu’elle a sur les riches qui y ont accès est horrible au point de la rendre pire que n’importe quelle autre distraction de millionnaire ; pire que le jeu, pire encore que la philanthropie. Elle consiste à considérer le plus petit poète de Belgique comme supérieur au plus grand poète d’Angleterre. Elle consiste à perdre toute sympathie démocratique. Elle consiste à être incapable de causer avec un cantonnier de sport, de bière, de la Bible, du derby, de patriotisme ou de n’importe quel sujet dont lui, le cantonnier, a envie de parler. Elle consiste à prendre la littérature au sérieux, ce qui est vraiment du dernier amateurisme. Elle consiste à pardonner l’indécence, mais seulement quand c’est de l’indécence triste. Ses disciples appelleront un chat un chat, mais il faut que ce chat rôde dans un cimetière. La culture supérieure est une culture de pacotille, triste, arrogante, sans cœur, sans honnêteté ni spontanéité. Bref, elle est « supérieure ». Cet abominable adjectif (high), qu’en bon anglais on applique au gibier faisandé, la décrit admirablement.

Non. Si vous donniez aux femmes l’accès à un autre genre de culture, vous auriez une chance de m’émouvoir. Si vous pouvez m’assurer, solennellement et sérieusement, que vous allez donner aux femmes la liberté de danser sur les montagnes telles des ménades, ou de vénérer quelque monstrueuse déesse, là je prendrai note de votre demande. Si vous êtes parfaitement sûr que les dames de Brixton, à peine auront-elles laissé tomber la cuisine, frapperont de grands gongs et souffleront dans de grands cors en l’honneur de Mumbo-Jumbo, alors je conviendrai que cette occupation est au moins humaine et un tant soit peu divertissante. On a donné aux femmes la liberté d’être des bacchantes ; on leur a donné celle d’être des vierges martyres ; on leur a donné celle d’être des sorcières. Ne leur demandez pas de tomber au niveau de la culture supérieure.

J’ai moi-même ma petite idée sur une éventuelle émancipation de la femme; mais je suppose qu’on ne me prendrait pas très au sérieux si je la proposais. Je favoriserais tout ce qui pourrait augmenter l’autorité — actuellement immense — des femmes ainsi que leur action créatrice dans leurs foyers. La femme ordinaire, comme je l’ai dit, est un despote ; l’homme ordinaire est un serf. Je suis pour tout projet que vous pourrez me présenter et qui fera de la femme ordinaire un plus grand despote encore. Bien loin de lui souhaiter d’aller chercher ses repas cuisinés à l’extérieur, je voudrais qu’elle fasse la cuisine plus à son idée, plus à sa fantaisie qu’elle ne le fait. Bien loin d’aller toujours chercher ses repas au même endroit, qu’elle invente, si elle le désire, un nouveau plat chaque jour de sa vie. Que la femme soit plus inventrice, et non pas moins inventrice. Nous parlons avec raison de « la femme » : il n’y a que les malotrus qui parlent « des » femmes. Cependant tous les hommes parlent « des » hommes, et là est toute la différence. L’homme représente l’élément délibératif et démocratique de la vie. La femme représente l’élément despotique.


Dernière édition par Nada le Jeu 27 Mar 2008 - 1:52, édité 1 fois
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MAGGLE
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 1:30

Pas mal du tout. Surtout le laïus sur la culture supérieure.
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 15:20

Quel snobinard bégueule parfois ce Maggle ! Merci beaucoup, Nada bretonnante, de nous avoir fait partager votre traduction.

L'émancipation féminine, voilà qui sied aux vrais hommes, on va en causer et pas qu'un peu ! D'ailleurs tous les écrivains ou penseurs apologètes du matriarcat (Masoch, Bachofen, etc...) seront bientôt mis à l'honneur sur ce fil. Et puis on n'oubliera pas la grande historienne Michèle Perrot. Smile
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 15:58

MEDIATOR a écrit:
Quel snobinard bégueule parfois ce Maggle !

Non non, j'ai sincèrement apprécié ce texte. Il est vrai toutefois que la formulation pouvait laisser croire à de l'ironie. Mais point.
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 20:03

Si je comprends bien, l'élément despotique chez la femme est associée à sa liberté domestique, notamment sur le plan culinaire. C'est bien ça ?

Une des mes (ex) collègues de travail, étant mariée à un musulman observant, s'était vantée d'avoir mêlé du porc - sans le dire à son époux - au repas qu'elle lui avait concocté. Taquinerie amoureuse ou despotisme créatif ?
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 20:33

Vindex a écrit:

Une des mes (ex) collègues de travail, étant mariée à un musulman observant, s'était vantée d'avoir mêlé du porc - sans le dire à son époux - au repas qu'elle lui avait concocté. Taquinerie amoureuse ou despotisme créatif ?
Ni l'un ni l'autre. Absence d'amour.
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Jul le Marteau
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 22:04

Mais de toute façon, ce n'est pas un péché.
Un musulman m'a expliqué que si un mahommetant mange du porc sans le savoir, Allah le Miséricordieux (loué soit-il) le pardonnera.
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   Jeu 27 Mar 2008 - 22:14

Jul le Marteau a écrit:
Mais de toute façon, ce n'est pas un péché.
Un musulman m'a expliqué que si un mahommetant mange du porc sans le savoir, Allah le Miséricordieux (loué soit-il) le pardonnera.

Je n'en dirais pas autant de sa poufiasse...
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MessageSujet: Re: Chesterton et l'émancipation féminine   

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