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 Journalisme de marché

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pimpam
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MessageSujet: Journalisme de marché   Ven 19 Oct 2007 - 21:58

Extrait de l'essai "Les nouveaux chiens de garde" de Serge Halimi:

Citation :
Mort de Lady Diana en 1997, éclipse de soleil en 1999, « Loft story » en 2001 : chaque fois que, presque unanimes, les médias matraquent un sujet sans autre conséquence qu'une augmentation escomptée de leur diffusion, ils se prévalent de la demande du public, de l'intérêt du consommateur.

C'est d'abord oublier que la mission du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas important ce qui est intéressant. Le destin de l'Afrique est peut-être moins « intéressant » que les conditions du décès de la princesse de Galles, mais il est infiniment plus important. Quand Le Monde consacre un total de vingt-six pages à « Loft story », quand Libération réserve trente-huit de ses quarante pages du 11 août 1999 à l'événement solaire du jour (et deux seulement à « l'actualité hors éclipse »...), quels sont les sujets oubliés qu'aurait pu accueillir plus utilement toute cette place offerte à l'information spectacle?

En un sens, la réponse n'a pas tardé. Quelques mois après que « Loft story » eut, de l'aveu même d'Edwy Plenel, mobilisé la réflexion de 82 salariés du Monde, contre 15 seulement pour un précédent comité de rédaction consacré au Proche-Orient *, le résultat du premier tour de l'élection présidentielle obligea tous les médias à redécouvrir l'existence d'un monde ouvrier. Le Monde publia alors une « Enquête sur la France des oubliés ». Mais oubliés par qui ?

Au demeurant, l'intérêt que nous éprouvons pour un sujet nous vient-il aussi naturellement que le prétendent les fabricants de programmes et de sommaires ?

N'est-il pas plutôt construit par la place qui précédemment lui a été accordée dans la hiérarchie de l'information?

Lorsque la mort de Lady Diana fut annoncée (Le Monde y consacra trois « unes », TF1 un journal exceptionnellement prolongé qui, pendant 1 heure 31 minutes, ne traita que de ce seul sujet), comment quiconque aurait-il pu ne pas être « intéressé »? Non pas que la nouvelle soit importante (la défunte n'avait aucun pouvoir, hormis celui de doper les ventes de la presse people), mais parce qu'à force d'entendre parler d'elle —de son mariage avec le prince Charles, de la naissance de chacun de ses enfants, de ses amants, des infidélités de son mari, de ses régimes alimentaires, de sa campagne contre les mines antipersonnel— la princesse était, qu'on le veuille ou non, entrée dans nos vies. On en avait appris davantage sur elle que sur bien des membres de notre entourage. Alors, forcément, sa mort nous « intéressa ». Peut-être se serait-on intéressés à d'autres sujets si les médias leur avaient consacré autant de temps et de moyens qu'à ce fait divers là. Car comment peut-on se soucier de ce qui advient en Colombie, au Zimbabwe ou au Timor-Oriental quand on ignore l'existence de ces pays ?

Les libéraux insistent sans relâche sur le rôle économique de l'offre. Sitôt qu'il s'agit d'information et de culture, ils prétendent cependant tout expliquer par la demande...

Interrogé trois jours après le premier tour de l'élection présidentielle de 2002 sur la place qu'il avait accordée au thème de l'insécurité pendant sa campagne, Jacques Chirac eut beau jeu de répliquer : « Vous savez, je regarde aussi [...] les journaux télévisés. Qu'est-ce que je vois depuis des mois, des mois et des mois.. tous les jours, ces actes de violence, de délinquance, de criminalité... C'est bien le reflet d'une certaine situation. Ce n'est pas moi qui choisissais vos sujets. »

Espérant faire oublier qu'elle avait elle aussi beaucoup racolé sur le même thème (en juillet 2001, Le Monde distribua aux kiosquiers des affichettes hurlant « Insécurité : alerte! »), la « presse de qualité » accabla la télévision de ses leçons de morale. En même temps, elle divulgua certains chiffres révélateurs : entre le 7 janvier 2002 et le second tour de l'élection présidentielle, les journaux télévisés avaient consacré 18 766 sujets aux crimes, jets de pierre, vols de voiture, braquages, interventions de la police nationale et de la gendarmerie, instructions judiciaires relevant du droit pénal.

L'insécurité fut ainsi médiatisée deux fois plus que l'emploi, huit fois plus que le chômage. Selon les estimations du ministère de l'Intérieur, aucune augmentation sensible du nombre des crimes et délits n'avait cependant été constatée pendant la période (9).

Là encore, nous sommes tous américains : de 1990 à 1999, alors que le nombre d'homicides diminua aux États-Unis, le nombre de sujets que les journaux télévisés des networks avaient consacrés à des homicides augmenta de 474 % (10). Audience garantie, coût de fabrication et temps d'exécution dérisoires, possibilité de traiter ce genre de question dans un format de plus en plus court (un journal de TF1 peut aborder plus de vingt-cinq sujets en trente-huit minutes) : gageons que l'insécurité et la pédophilie n'ont pas fini de nous « intéresser ».

Avec pour conséquences le durcissement des peines prononcées et la multiplication du nombre des prisons.


----------------------------------------------------------

* Émission « On aura tout vu ». La Cinquième. 24 juin 2001. Edwy Plenel ajoutait : « Il faut toujours penser contre soi-même. Moi, je dois penser contre moi-même. Qu'est-ce que j'ai fait? j'ai fait mettre "Loft Story" sur le canal 27 dans tous les postes de télévision de la rédaction. Pour qu'on voie plus de quoi on parle! [...] Cette société marchande, elle est complexe. La marchandise, elle relie, elle ne fait pas qu'opprimer, elle est plus contradictoire. Et cette société, nous sommes tous dedans. Donc il faut aussi la comprendre. »

(9) « La télévision a accru sa couverture de la violence durant la campagne », Le Monde, 28 mai 2002. Dans son édition du 9 octobre 2002, Le Canard enchaîné a également fourni de nombreuses données allant dans le même sens.

(10) Harper's, juillet 1999.
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 11:56

Citation :
Edwy Plenel ajoutait : « Il faut toujours penser contre soi-même. Moi, je dois penser contre moi-même. Qu'est-ce que j'ai fait? j'ai fait mettre "Loft Story" sur le canal 27 dans tous les postes de télévision de la rédaction. Pour qu'on voie plus de quoi on parle! [...] Cette société marchande, elle est complexe. La marchandise, elle relie, elle ne fait pas qu'opprimer, elle est plus contradictoire. Et cette société, nous sommes tous dedans. Donc il faut aussi la comprendre. »

Et c'est "ça" un "intellectuel" ?

Après avoir tenté de "sauver l'économie" on doit maintenant comprendre la "société marchande" ... Quel guignolesque individu.
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 12:28

Citation :
Mort de Lady Diana en 1997, éclipse de soleil en 1999, « Loft story » en 2001 : chaque fois que, presque unanimes, les médias matraquent un sujet sans autre conséquence qu'une augmentation escomptée de leur diffusion, ils se prévalent de la demande du public, de l'intérêt du consommateur.

C'est d'abord oublier que la mission du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas important ce qui est intéressant. Le destin de l'Afrique est peut-être moins « intéressant » que les conditions du décès de la princesse de Galles, mais il est infiniment plus important. Quand Le Monde consacre un total de vingt-six pages à « Loft story », quand Libération réserve trente-huit de ses quarante pages du 11 août 1999 à l'événement solaire du jour (et deux seulement à « l'actualité hors éclipse »...), quels sont les sujets oubliés qu'aurait pu accueillir plus utilement toute cette place offerte à l'information spectacle?

En général, je trouve les articles de Serge Halimi très intéressants, celui-ci me parait plus contestable: qu'est-ce qui est important? Tout dépend du point de vue auquel on se place, et les points de vue sont multiples.
En ce qui concerne la mort de Lady Diana, on peut dire que son impact traduit le maintien de certains sentiments monarchiques jusqu'à notre époque, on peut parler de tout ce qu'elle a représenté pour des gens, même si l'on est soi-même peu sensible à ce sujet.
En ce qui concerne Loft Story, il y a quelque chose qui évoque une pornographie psychologique, et même le retour d'une certaine forme d'esclavage volontaire: il n'est pas sûr que le sujet soit indifférent. Dans la suite de l'article, Serge Halimi parle de sujets autrement plus grave, comme la violence et la pédophilie, et ce n'est pas parce que ces choses ont été occultées pendant des années qu'elles perdent en gravité, quant on sait les conséquences pour les victimes: si le viol ou le meurtre deviennent indifférents, on peut même se demander ce qui ne le serait pas. Il n'est pas très sûr que le chômage, surtout dans un pays où existe une aide sociale, ait des conséquences aussi graves sur la vie d'un être humain que le viol, ou toute agression physique.
Après, on peut faire une critique de la manière dont ces sujets ont été effectivement abordés dans les médias, c'est une autre chose, mais Serge Halimi ne remet pas en cause, dans l'extrait que tu cites, la nature du traitement médiatique: il remet en cause le traitement lui-même, le fait d'avoir abordé ces sujets. C'est une analyse pour le moins incomplète.
Et les questions économiques? On pourrait les trouver elles aussi négligeables, d'un certain point de vue: le niveau de vie a augmenté dans de telles proportions dans les pays développés que ces problèmes pourraient être considérés comme mineurs (on ne ressent pas les choses de cette façon lorsque l'on est à Calcutta).

Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait des réflexions intéressantes:

Citation :
Les libéraux insistent sans relâche sur le rôle économique de l'offre. Sitôt qu'il s'agit d'information et de culture, ils prétendent cependant tout expliquer par la demande...

Mais je trouve que l'analyse générale leur fait perdre beaucoup de leur portée. Serge Halimi est choqué du peu d'importance accordé à certains sujets internationaux, beaucoup de Japonais sont au contraire frappés par l'importance de ceux-ci dans les journaux télévisés français, au détriment des informations nationales.
On pourrait d'ailleurs remarquer que l'actualité du Zimbabwe n'est guère intéressante pour quelqu'un qui ignore la culture du Zimbabwe, puisqu'il ne peut l'interpréter correctement, et c'est aussi un point que Serge Halimi n'évoque pas.
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el spirito
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 13:35

Les informations sont donnés à un public vaste!
Pour Lady Di,c'est simple: elle est morte c'est facile à comprendre,à admettre...le problème posé a trouvé sa fin...on peut mettre ses sentiments en avant et faire reposer son cerveau!

Pour l'Afrique qui meurt de faim,le chômage qui n'en finit pas...on ne peut que constater....sans jamais avoir de solutions!
C'est comme une rengaine pas facilement digérable et le public aime bien qu'on se mette à leur niveau de culture!
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pimpam
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 16:31

Citation :
En général, je trouve les articles de Serge Halimi très intéressants, celui-ci me parait plus contestable: qu'est-ce qui est important? Tout dépend du point de vue auquel on se place, et les points de vue sont multiples.

Je crois qu'Halimi ne remet pas en cause le fait que ces sujets doivent être traité, mais plutôt la place qu'ils occupent et les moyens mis en oeuvre pour les relater. On peut parler du Loft et de Lady Di, essayer d'analyser et de comprendre ce que disent ces informations ou ces phénomènes de notre société, mais quand ceux-ci, dans un journal "de référence", occupent la Une pendant plusieurs semaines, ça peut éventuellement poser problème.

Quand le journal de 20h, qui dure en moyenne 30 minutes, en consacre 25 au match de l'Equipe de France de rugby (ou de foot), quand, à d'autres époques, les sujets sur "l'insécurité" occupent les 3/4 du journal, il faut bien s'interroger sur ces choix éditoriaux.

Quand "Libération", journal "de gauche", choisi de reprendre pour grand titre à la Une le nom d'une série américaine, afin d'illustrer le divorce des Sarkozy, et cela le jour d'un mouvement social de grande ampleur, ça démontre quelque chose...

C'est de tout ça dont parle Serge Halimi...
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 17:34

Je suis d'accord, Pimpam, mais j'aime beaucoup Serge Halimi, et je suis plus exigeant avec lui qu'avec un autre journaliste: je l'ai connu plus percutant. Là, ses explications sont moins claires que les tiennes.
Et je pense d'autre part que la violence est un problème plus grave, dans les sociétés développées, que les problèmes sociaux, pour les raisons que j'ai données.
Aujourd'hui, les "prolos" vivent avec un confort que les aristocrates d'autrefois ne connaissaient pas, qu'ignoraient les rois de France: ils ont le chauffage central, l'électricité, l'eau courante, ils ont la télévision et personne ne meurt de faim. Ce n'est pas les enfants dans les usines au XIXème siècle, ou, plus près de nous, les bidonvilles de Calcutta: les gens ont plus que le nécessaire, et beaucoup de ces prolos seraient considérés comme des bourgeois en Inde ou dans d'autres pays. A partir de là, leur violence n'a pas les mêmes excuses, et elle est la cause majeure de malaise dans bien des endroits. Serge Halimi ne fait aucune référence à cela. C'est un peu court.
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 19:44

Lutfi, le texte que j'ai posté n'est qu'un extrait de l'essai "Les nouveaux chiens de garde". Il s'agit d'un pamphlet dénonçant les complaisances journalistiques et leur soumission aux dogmes libéraux.

Pour ce qui est de la violence, "l'insécurité", Halimi ne fait pas de jugement de valeur, ni même d'analyse sociologique, il décrit en priorité leur traitement médiatique. Pourquoi, à un instant donné, les "faits divers", "l"insécurité", occupe une place primordiale dans les JT de 20 h ? Pourquoi le phénomène des "tournantes" apparaît, fait la Une des médias pendants quelques semaines, puis disparaît aussi soudainement qu'il est apparu ? Il s'agit de choix éditoriaux précis, obéissant à une logique de marché, de concurrence, de profit, donc au service d'une idéologie. (A l'instar de Michéa, dans un autre genre et avec des divergeances assez marquées, Halimi renvoie dos à dos libéraux "de droite" et libéraux "de gauche", un Joffrin (Libé/Nouvel Obs') se faisant aussi sévèrement tacler qu'un Giesbert (Le Figaro, Le Point)).

Ce traitement de l'information n'est qu'une part de l'essai d'Halimi, qui aborde de nombreux aspect des dérives journalistiques.
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 21:23

Lutfi a écrit:
Ce serait intéressant si tu donnais quelques autres extraits, et notamment si il y a un texte un peu conclusif.

Serge Halimi a écrit:
Il s'agit de choix éditoriaux précis, obéissant à une logique de marché, de concurrence, de profit, donc au service d'une idéologie.

Le crois-tu? N'y a-t-il pas là deux choses distinctes? je veux dire que certains films, par exemple, sont au service d'une idéologie, d'autres sont en rapport avec une certaine demande du marché, et les deux peuvent coïncider, mais il me semble qu'il y a tout de même deux logiques distinctes.

Que le cinéma obéisse à une logique de marché, ça me dérange, mais je peux éventuellement faire avec. Que le journalisme obéisse à une logique de marché, ça, c'est un vrai problème.

Sinon, un autre extrait des "Nouveaux chiens de garde", cette fois consacré au traitement des grêves contre le "Plan Juppé" de 1995 :

Citation :
La lobotomie avait duré près de quinze ans : les élites françaises et leurs relais médiatiques pouvaient estimer qu'ils touchaient au but. Ils avaient chanté "Vive la crise", célébré l'Europe et la modernité, conjugué des alternances sans changement, embastillé la justice sociale dans le cercle de la raison capitaliste. Et pendant qu'allait s'opérer le grand ajustement structurel qui dépouillerait enfin la France de son reliquat d'archaïsme et d'irrationalité, plus rien ne devait bouger. D'ailleurs la gauche de gouvernement s'était depuis longtemps ralliée, les syndicats affaiblis, les intellectuels de cour et d'écran laissés séduire par une société qui leur permettait de naviguer sereinement d'un colloque à une commission en attendant, comme les autres rentiers, de gagner le soir de l'argent en dormant. C'était en octobre 1995.

Et puis M. Juppé parla. Le fond de sa "réforme" importe peu : il s'agissait une fois encore de mener "la seule politique possible", c'est à dire de faire payer les salariés. Sans trop se soucier de cohérence — comme au moment de la guerre du Golfe et du traité de Maastricht, les médias assureraient la mise en musique idéologique — M. Juppé prétexta simultanément de son désir d'assurer la défense de la protection sociale et de sa volonté d'éviter la défiance des marchés financiers dont chacun sait que la protection sociale n’est pas le souci particulier. Diagnostic connu (la "faillite"), thérapeutique prévisible (les "sacrifices"), dialectique familière ("équité" et modernité), le succès aurait dû être aussi assuré que ceux des plans de "réforme" précédents. Presque aussitôt, Pierre Joxe, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy, Jean Daniel, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, Raymond Barre, Alain Duhamel, Libération, Guillaume Durand, Alain Touraine, André Glucksmann, Claude Lefort, Gérard Carreyrou, Esprit, Guy Sorman ... tous approuvèrent un plan à la fois "courageux", "cohérent", "ambitieux", "novateur" et "pragmatique."

Dans la foulée des scribes, les spéculateurs ("les marchés") furent eux aussi séduits. L'affaire semblait entendue : après six mois d’impairs personnels et de tâtonnements politiques, le premier ministre français venait de prouver sa mesure. Et "Juppé II" ou "Juppé l'audace" — comme titrèrent à la fois le quotidien de Serge July et celui de Rupert Murdoch (3) — occupa dans le cœur des journalistes de marché la place laissée vacante par MM. Barre, Bérégovoy et Balladur. Alors ministre de l’éducation nationale, M. Bayrou ne manquerait pas de leur rappeler leur allégresse initiale dès que l’affaire tournerait mal pour le pouvoir : " Tous les journalistes français disaient : À quand les réformes ? Et, permettez-moi de vous dire : ils ont tous applaudi (4)."

On ne se défie jamais assez des gueux. On les croyait disparus (la fin de la classe ouvrière ne découlait-elle pas de "la fin de l'histoire" ?), à la rigueur relégués au rang d'"exclus" sur le sort desquels se pencherait quelque fondation compatissante. Ils réapparurent, debout. Une telle incongruité déchaîna chez nos journalistes libéraux un discours de haine qui rappelait un peu le Tocqueville des Souvenirs, lors des journées de juin 1848. Le 4 décembre, M. Franz-Olivier Giesbert fulmina dans Le Figaro : "Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : de corporatisme, c'est à dire de racket social." M. Claude Imbert, directeur du Point, fit chorus, assez satisfait de pouvoir dépoussiérer ses ritournelles contre la "Mamma étatique", et les "paniers percés" du secteur public : "D'un côté la France qui travaille, veut travailler et se bat, et de l'autre la France aux semelles de plomb, campée sur ses avantages acquis."

La douleur de M. Giesbert "pressuré" par les cheminots et celle de M. Imbert bataillant contre les "avantages acquis" fut aussitôt contagieuse. M. Gérard Carreyrou, de TF 1, d'autant moins porté à comprendre les revendications des grévistes que son salaire annuel s’élevait alors à 2 800 000 francs, trancha le 5 décembre : "M. Juppé a marqué sans doute un point, celui du courage politique. Mais il joue à quitte ou double face à un mouvement où les fantasmes et l'irrationnel brouillent souvent les réalités." La langue de bois des Importants venait de laisser voler ses plus jolis copeaux : d'un côté — celui du pouvoir et de l'argent — le "courage" et le sens des "réalités" ; de l'autre — celui du peuple et de la grève — les "fantasmes" et l'"irrationnel". Ce mouvement social aurait-il l’impudence de remettre en cause vingt années de pédagogie de la soumission ?

Ce texte, et d'autres d'Halimi, en cliquant sur ce LIEN.
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 21:36

Lutfi a écrit:
Citation :
La douleur de M. Giesbert "pressuré" par les cheminots et celle de M. Imbert bataillant contre les "avantages acquis" fut aussitôt contagieuse.

J'aime beaucoup. Vraiment j'aime beaucoup. Dommage que ce soit trop long pour "Martine".

Citation :
Presque aussitôt, Pierre Joxe, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy, Jean Daniel, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, Raymond Barre, Alain Duhamel, Libération, Guillaume Durand, Alain Touraine, André Glucksmann, Claude Lefort, Gérard Carreyrou, Esprit, Guy Sorman ... tous approuvèrent un plan à la fois "courageux", "cohérent", "ambitieux", "novateur" et "pragmatique."

Très bien aussi.

Estce qu'il parle du 9/11?

Non, la première édition du livre est paru à la fin des années 90. En revanche, si je me souviens bien, il évoque le traitement médiatique de la première guerre du Golfe et de l'intervention de l'OTAN en ex-Yougoslavie...
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MessageSujet: Re: Journalisme de marché   Sam 20 Oct 2007 - 21:46

Oui, ça doit être intéressant aussi, bon ben je vais essayer de trouver ce bouquin.
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