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 Jean Bricmont

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hilbert
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MessageSujet: Jean Bricmont   Mar 19 Juin 2007 - 15:05

Bonjour,
Professeur de Physique à l'UCL(on ade très bon prof dans notre faculté :) ) il a rédigé de très bon articles ,dont 1 que je vous livre

Le « cadeau de la guerre »
JEAN BRICMONT
En 1967, Israël a vaincu en six jours cinq pays arabes et s'est emparé de la partie de la Palestine historique qui lui avait échappé en 1948. Comme l'histoire l'a montré, cette victoire éclatante a beaucoup contribué à faire progresser la paix et la stabilité dans la région, et à faire reculer le terrorisme et l'antisémitisme... Il était par conséquent tout-à-fait rationnel pour les dirigeants américains de tenter de dupliquer cette expérience positive, mais en plus grand, dans un pays non pas de trois, mais de vingt-cinq millions d'habitants. C'est ainsi qu'il y a un an, ils ont commis le crime qui avait été jugé à Nuremberg comme étant le crime suprême, celui qui contient et rend possible tous les autres : le crime contre la paix. Contre l'avis explicite des Nations-Unies et de l'immense majorité de l'opinion publique mondiale, ils ont envahi et occupé un pays qui ne représentait aucune menace pour leur sécurité, étant quasiment sans défense et affaibli par douze ans d'un des embargos les plus cruels de l'histoire.

Les prétextes invoqués pour justifier cette agression s'effondrent les uns après les autres : il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak et, avant l'invasion, aucun lien avec le terrorisme. Le dernier argument, propager la démocratie et les droits de l'homme, bien qu'il soit facile à ridiculiser après la divulgation des photos de prisonniers « maltraités », mérite néanmoins qu'on s'y arrête. Le véritable problème des États-Unis en Irak ne vient pas tant des erreurs commises (même s'il y en a eu un certain nombre), mais du fait que, d'une part, étant donné leur rhétorique, il leur est difficile d'imposer immédiatement une dictature en Irak et que, d'autre part, il leur est impossible d'y accepter un régime même modérément démocratique. Pourquoi ? Simplement parce qu'un gouvernement démocratique est obligé de prêter attention aux désirs de sa population et, du moins si l'on en juge par l'opinion dans le reste du monde arabe, il y a trois choses que les Irakiens voudraient sans doute mais qui sont totalement inacceptables pour les Américains. Tout d'abord, contrôler effectivement leur pétrole (le prix et les quantités produites) ; en deuxième lieu, démanteler les bases américaines sur leur sol. Et finalement, construire un contre-poids militaire effectif à l'hégémonie israélienne dans la région, en acquérant, si nécessaire, un arsenal nucléaire. Après tout, la France et la Grande-Bretagne étaient démocratiques lorsqu'elles ont construit leur arsenal nucléaire en réponse à la perception d'une menace soviétique et la majorité de leur population n'était pas opposée à cette politique. Mais il n'y avait pas eu de guerre directe entre ces pays et l'URSS (contrairement à ce qui s'est passé entre l'Irak et Israël en 1967) et il aurait été inconcevable pour les Soviétiques de bombarder un réacteur nucléaire frança!
is, comme Israël l'a fait en Irak. Inutile de dire que les États-Unis ne peuvent pas laisser l'Irak entre les mains d'un gouvernement qui imaginerait même mettre en oeuvre de pareilles politiques. Mais ils ne peuvent pas être sûrs que des élections libres ne mèneraient pas à l'avènement d'un tel gouvernement. Ce que les Américains espéraient sans doute, c'était installer directement un régime néo-colonial comme ils l'ont fait par exemple aux Philippines, lors d'une précédente « libération », il y a un siècle. Mais depuis lors, le monde a connu quelques petites transformations, une révolte mondiale contre le colonialisme occidental par exemple, et il n'est pas évident qu'une telle politique soit encore possible aujourd'hui.

En attendant, tout ne se passe pas comme prévu. Des centaines de soldats tués, des milliers d'autres blessés, la démoralisation, le doute jeté jusque dans les milieux dirigeants américains. Pour se rassurer, on se dit : « ce n'est pas le Viêt-Nam ». Minute ; ce n'est pas encore le Viêt-Nam. Mais la résistance est plus diversifiée et a des buts moins clairement politiques qu'au Viêt-Nam, ce qui peut rendre toute négociation future plus difficile pour les Américains.

On peut aussi faire d'autres comparaisons : la résistance en France ou en Belgique n'avait sûrement pas, un an après l'invasion allemande de 1940, la force de frappe de la résistance irakienne. Que les « libérateurs » américains provoquent plus d'hostilité et moins de collaboration en Irak que les agresseurs nazis ici devrait susciter une certaine réflexion chez les partisans de l'« ingérence humanitaire ».

D'ailleurs, si la situation continue à se détériorer pour les Américains en Irak, c'est la gigantesque industrie intellectuelle de l'interventionisme « humanitaire » (des milliers de livres, de cours, de films) qui risque fort de se trouver en difficulté. Depuis la fin de guerre du Viêt-Nam, cette industrie invoque les droits de l'homme, en dehors de tout contexte historique et en évitant soigneusement de parler des droits économiques et sociaux, afin de justifier l'ingérence des pays riches dans les affaires intérieures des pays pauvres.
Il est assez comique de voir que c'est en vertu même de tout ce qu'ils ont dit sur Saddam Hussein que la guerre en Irak était, du point de vue des partisans de l'ingérence humanitaire, le meilleur exemple concevable où mettre en pratique leur politique. Le résultat, du moins si on le regarde sans oeillières occidentales, n'est pas beau à voir : d'un côté une élite américaine richissime, surarmée, réprimant la population irakienne, instrumentalisant l'ONU et contrôlant, tout en les dilapidant, les ressources de la planète; de l'autre côté, un peuple pratiquement sans ressources, isolé diplomatiquement, ne puisant sa force que dans son unité (au-delà des divisions entre chiites et sunnites tant espérées par les occupants) et dans son héroïsme. Cette guerre, si elle permet de remettre en cause les idéologies interventionnistes occidentales, pourrait bien déboucher sur une perspective, à la fois plus réaliste et plus modes!
te, de nos rapports avec le reste du monde.

Le mouvement qui s'est opposé à la guerre doit tout faire afin qu'aucune aide, matérielle, symbolique ou autre, même sous prétexte de reconstruction, ne soit apportée à l'occupation. Il faut aussi diffuser un maximum d'informations sur la situation en Irak, de façon à rendre la répression de la résistance aussi difficile et impopulaire que possible. Il est important, justement pour éviter tout conflit de civilisation, de montrer au monde arabe que la population européenne n'approuve pas la politique américaine, ni d'ailleurs le soutien que lui apportent ou voudraient lui apporter certains dirigeants européens. Ce combat sera plus difficile et plus nécessaire si Kerry est élu et s'il fait ce qu'il promet, à savoir recruter de nouvelles troupes, « maintenir le cap », c'est-à-dire l'occupation, et essayer d'embarquer les « alliés des Etats-Unis », c'est-à-dire nous, dans l'aventure irakienne.

Si on regarde l'histoire, on constate que les progrès sociaux ne sont souvent possibles que suite à des bouleversements violents. Aussi injuste qu'il soit, le système socio-économique existant se reproduit en inculquant à ses victimes, à travers des centaines d'expériences négatives, l'idée que « cela ne sert à rien de se révolter, de toutes façons, on sera vaincu ». Mais des crises se produisent lorsque non seulement les classes dirigeantes doivent recourir à la violence la plus brutale et aux mensonges les plus éhontés, mais sont de plus vaincues sur le plan militaire. Alors de modestes pas peuvent être franchis vers plus de justice. Après la défaite de Napoléon III à Sedan se produit la Commune de Paris, après le carnage de la première guerre mondiale, naissent le suffrage universel (masculin), les débuts de la décolonisation et le renforcement des syndicats ; après la déroute du fascisme et des larges fractions de nos classes dirigeantes qui l'avaient soutenu, de nombreux progrès sociaux et la fin de la décolonisation sont réalisés. Finalement, les révoltes des années soixante sont liées à l'embourbement américain au Viêt-Nam. Il est trop tôt pour dire si la résistance irakienne finira par coincer les États-Unis dans une guerre ingagnable, mais, si elle y arrive, alors elle peut contribuer à changer la face du monde. En effet, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le système extrêmement injuste dans lequel nous vivons repose sur le fait que tout changement social progressiste, où qu'il se produise, se heurte à l'hostilité des États-Unis, hostilité qui commence par être diplomatique et économique et, si cela ne suffit pas, utilise le sabotage et la propagande et, en fin de compte, l'intervention militaire. Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qu'ils se posaient était : à qui le tour ? La Syrie, l'Iran, Cuba, la Lybie ? Grâce à la résistance irakienne, il est peu probable que ces pays soient envahis dans l'immédiat, même s'ils continueront à être subvertis par des moyens plus traditionnels. Cette résistance va aussi, sans doute, redonner espoir aux Palestiniens, qui en ont bien besoin. Et si, à terme, l'arme ultime qu'est l'invasion se révèle inutilisable, c'est tout le système impérial américain qui risque d'être déstabilisé.

Avant le début de la première guerre mondiale, Lénine pensait que les empereurs d'Autriche et de Russie ne feraient pas aux socialistes le « cadeau d'une guerre ». C'est évidemment ce qu'ils ont fait, ce qui a eu pour résultat, d'une part, de jeter ces empereurs dans les poubelles de l'histoire et d'autre part, de faire en sorte que le nom de Lénine ne soit pas connu uniquement par des historiens étudiant les petits groupes marxistes actifs dans l'Empire russe. Aujourd'hui, une alliance « néo-conservatrice » entre des sionistes radicaux, des chrétiens fondamentalistes et des partisans de l'ingérence humanitaire a de nouveau fait le « cadeau d'une guerre », mais on ne sait pas encore à qui : aux islamistes, au mouvement altermondialiste, ou à d'autres? La boîte de Pandore est ouverte et nul ne peut prédire comment elle se refermera. Néanmoins, il faut reconnaître qu'en immobilisant l'armée américaine et en mettant en question son invincibilité, même temporairement, les Irakiens, comme les Vietnamiens dans le passé, luttent et meurent pour l'humanité entière.


Jean Bricmont bricmont@yahoo.fr
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hilbert
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 19 Juin 2007 - 15:06

Un deuxième texte
Quelques remarques sur la violence, la démocratie et l’espoir
Jean Bricmont


Nous avons tous crié « pas de sang pour le pétrole », mais cela fait longtemps que pétrole et sang coulent ensemble. Depuis la trahison du monde arabe par les Français et les Britanniques lors de la chute de l’empire turc en 1917 jusqu’à la guerre actuelle, en passant par le soutien constant accordé à l’Arabie Saoudite et à Israël, la guerre du Golfe de 1991 et l’embargo imposé à l’Irak, la politique occidentale a été dominée par le pétrole et a fait couler beaucoup de sang. En 1945, le département d’Etat américain qualifiait les réserves de l’Arabie Saoudite de « prodigieuse source de puissance stratégique » et de « plus grande valeur matérielle de l’histoire mondiale » . A l'époque, les Américains étaient au moins sincères.

Aujourd’hui, tout le monde semble se réjouir du remplacement de la dictature de Saddam Hussein par ce qu'ils appellent la démocratie en Irak, comme si adversaires et partisans de la guerre admettaient tous que le Pentagone a, en fin de compte, fait quelque chose de bien. Dorénavant, toute résistance armée face à l'occupant américain sera dénoncée comme étant anti-démocratique.

Je voudrais réagir face à cette unanimité, et brièvement aborder trois questions qui préoccupent le mouvement anti-guerre : la question de la violence, celle des élections et de la démocratie et finalement celle de l’espoir dans l’avenir.

Premièrement, dans sa lutte d’émancipation, le tiers monde n’a pas produit que des "Saddams" : Ho Chi Minh, Mao Tse Tung et Chou en Lai, Gandhi et Nehru, Martin Luther King et Malcolm X, Lumumba, Arafat, Ben Bella, Ben Barka, Nasser en Egypte, Mossadegh en Iran, Arbenz au Guatémala , Goulart au Brésil, Juan Bosch en République Dominicaine, Allende au Chili, Fidel Castro à Cuba, Amilcar Cabral en Guinée, les Sandinistes au Nicaragua, Soekarno en Indonésie, ou Othelo de Carvalho au Portugal, tous, qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires, socialistes ou nationalistes, croyants ou athées, qu’ils utilisent ou non la violence, ont été, eux ou leur pays, à un moment ou un autre, comme Saddam Hussein, subvertis, démonisés, envahis, mis en prison ou assassinés par l’Occident . Mandela est aujourd’hui traité en héros, mais il ne faut jamais oublier qu’il a été mis 27 ans en prison avec la complicité de la CIA.

Lorsque le tiers monde tente de se libérer par des moyens essentiellement pacifiques et démocratiques, qu'il s'agisse des Palestiniens pendant la période d'Oslo, d'Allende, des Sandinistes, ou aujourd'hui de Chavez au Vénézuéla, on leur vole leurs terres et on les subvertit de mille façons. Quand ils se révoltent de façon violente, qu'il s'agisse de Castro, des kamikazes palestiniens, ou de la résistance irakienne aujourd'hui, la machine à démoniser se met en route et les humanistes occidentaux poussent des cris d'indignation.

Il serait fort aimable de la part des oppresseurs de dire une fois pour toute aux opprimés quelles armes ils estiment qu'ils ont le droit d'utiliser pour se défendre.

C'est une vieille histoire, celle de la violence révolutionnaire qui répond à la violence contre-révolutionnaire, mais qui ne la précède pas ; c'est aussi toute notre histoire, celle de la Commune de Paris, de la Révolution russe, de la guerre d'Espagne, de la lutte contre le fascisme et de la décolonisation.

Venons–en aux élections. L'invocation rituelle de la démocratie et des droits de l'homme comme justification de la domination impériale est aujourd'hui le véritable opium des intellectuels, opium qui leur permet de s’illusionner sur la réalité du monde. Imaginons par exemple que l'Ukraine soit occupée par des troupes russes et que des élections y soient organisées, sans observateurs indépendants, sans presse libre et avec des candidats approuvés par l'occupant. Imaginons de plus que l'élection soit vendue à la population par des dirigeants religieux comme un moyen de récupérer leur souveraineté, bien que d'autres opposants à l'occupation recommandent le boycott de ces élections. Je doute fort que, dans de telles circonstances, un taux de participation soi disant élevé, mais incontrôlable , serait vu en Occident comme un immense "merci" adressé aux occupants. Or cette expression est exactement celle utilisée par une journaliste américaine à propos des élections en Irak et résume bien le point de vue de ceux qui considèrent ces élections comme une victoire de la démocratie. Autre exemple : qui, parmi ceux qui célèbrent chez nous la liberté de la presse, s’indignera parce que celle-ci, concentrée entre des mains de plus en plus restreintes, est arrivée à convaincre, à la veille de l'élection présidentielle, 50% des Américains que l’Irak était lié à Al Qaida, thèse qui est probablement l’une des mieux réfutées de toute l'histoire humaine ? Finalement, la CIA vient de publier un rapport disant que l'Irak n'avait plus d'armes chimiques depuis 1991 . Ce qui revient à admettre, mezzo voce, que l'embargo génocidaire contre le peuple irakien était en fait totalement illégitime. On se souviendra que Madeleine Albright, secrétaire d’Etat sous le démocrate Clinton, déclarait que, même s’il entraînait la mort de 500.000 enfants, cet embargo en valait la peine . On peut douter qu’une quelconque organisation de défense des droits de l'homme ne relève ces faits.

Abordons finalement la question de l’espoir. En 1991, avec la chute de l’URSS, son incertain protecteur, le tiers monde semblait être à genoux. On pouvait rêver d’éliminer la résistance palestinienne à travers les accords d’Oslo. Le mécanisme de l’endettement pouvait être mis au service d’un hold-up gigantesque sur leurs matières premières et leurs industries. Néanmoins, l’espoir est en train de changer de camp. Le New York Times admettait, après les manifestations contre la guerre de février 2003, qu’il existe encore, après tout, deux superpuissances : les États-Unis et l’opinion publique mondiale, qui s’oppose à leur politique . L’arme de la critique refait surface contre la force des armes et nul ne peut prédire où cela nous mènera. En Amérique Latine, les illusions néo-libérales ont fait long feu et le système néo-colonial y fait eau de toute part. La résistance des Irakiens ébranle depuis deux ans les certitudes de la partie du monde qui se croit civilisé. En immobilisant, même temporairement, l'armée américaine, et en mettant en doute son invincibilité, les Irakiens, comme les Vietnamiens dans le temps, luttent et meurent pour l'humanité entière.

Finalement, regardons l’histoire sur le long terme : au début du 20ème siècle, toute l’Afrique et une partie de l’Asie étaient entre les mains des puissances européennes. Les empires russes, chinois et ottomans étaient impuissants face aux ingérences occidentales. L’Amérique Latine était envahie encore plus souvent qu’aujourd’hui. A Shanghai, les Anglais contrôlaient un parc dont ils interdisaient l’accès « aux chiens et aux Chinois ». Si tout n’a pas changé, au moins le colonialisme a été jeté, au prix de millions de morts, dans les poubelles de l’histoire (à l’exception de la Palestine). C’est cela qui constitue sans doute le plus grand progrès social de l’humanité au 20ème siècle. Les gens qui veulent faire renaître le système colonial en Irak, même avec ce que Lord Curzon appelait, à l’époque de la monarchie contrôlée par les Britanniques, une « façade arabe », rêvent tout éveillés. Le 21ème siècle sera celui de la lutte contre le néo-colonialisme, comme le 20ème a été celui de la lutte contre le colonialisme.

Dans la mesure où le progrès de la majorité de l’humanité est lié aux défaites européennes dans les conflits coloniaux, un point de vue étroitement eurocentriste nous pousse à voir l’évolution du monde en terme de décadence, ce qui est sans doute une des raisons profondes du pessimisme qui domine chez tant d’intellectuels occidentaux . Mais une autre vision des choses est possible : pendant toute la période coloniale, nous, les Européens, avons pensé que nous pouvions dominer le monde par la terreur et par la force. Le sentiment absurde de notre supériorité et notre volonté d’hégémonie nous ont amené à nous entretuer, et avec nous une partie du reste du monde, au cours des deux guerres mondiales. Tous ceux qui préfèrent la paix à la puissance et le bonheur à la gloire devraient remercier les peuples colonisés de leur mission civilisatrice : en se libérant de notre joug, ils nous ont rendu, nous les Européens, plus modestes, moins racistes et plus humains. Pourvu que cela continue et que les Américains finissent par être forcés de suivre cette voie.

Jean Bricmont
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Pertinax
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 19 Juin 2007 - 15:12

On peut trouver d'excellents texte de Jean Bricmont, en éditorial, aux côtés de ceux de Alain de Benoist, Jean-Claude Manifacier et quelques autres, sur le site : toutsaufsarkozy.com
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Kamo
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 19 Juin 2007 - 16:26

Quelques remarques sur la violence révolutionnaire

Je remercie le CLEA de m'avoir invité. J'espère qu'il ne va pas le regretter. Je dois reconnaître que je ne suis pas du tout spécialiste des problèmes des libertés, des lois sécuritaires, des Droits de l'Homme etc. Mon intervention va donc se situer un peu en dehors du thème général de la soirée. La seule façon dont j’ai pu établir un lien avec l'affaire Bahar, c'est de parler de la violence et de la violence révolutionnaire. Quand j'ai eu des discussions sur l'affaire Bahar, on m'a toujours parlé de la violence, du problème de la violence aveugle, du terrorisme du DHKP. Je ne vais pas légitimer la violence du DHKP, ni discuter de la situation en Turquie à laquelle je ne connais rien. Je ferai seulement quelques réflexions générales sur le rôle de la violence dans l'Histoire, pour terminer par des remarques sur ce qui me semble être le problème le plus important dans la politique internationale aujourd'hui, en relation avec les guerres au Moyen-Orient.

Quand je veux parler de la violence révolutionnaire, je ne veux pas parler seulement de la violence « sympathique », celle des Sandinistes au Nicaragua, ou celle des Communards pendant la Commune de Paris, dont il est assez facile de trouver des gens qui en disent du bien. Mais de la violence qui est en général diabolisée ici, celle du Hamas, du Hezbollah, des révolutionnaires népalais, de la résistance irakienne, celle des Talibans etc. Avant de dire des choses qui pourraient être prises pour une apologie de la violence, je dois signaler que toutes mes actions passées et futures sont non-violentes et que tous les conseils d'action que je pourrais donner à quiconque seront toujours à caractère non-violent. Je pratique totalement la non-violence, mais je ne peux m’empêcher de le faire de façon critique. Je n'arrive pas à partager les discours occidentaux sur la non-violence quand il s'agit de la violence des autres.

Le premier exemple que je vais prendre dans l'Histoire, c'est la Révolution française et les guerres napoléoniennes. La Révolution française était un événement très violent, et les guerres napoléoniennes l’étaient encore plus. Je pense par exemple à la Terreur : il y a pas mal de gens qui ont été tués et qui étaient totalement innocents. Il y a eu beaucoup de sang innocent qui a été versé. Néanmoins, l'impact de la Révolution française dans l'Histoire est énorme. C'est une révolte antiféodale et antireligieuse d’une radicalité qui n’a pas existé dans les révolutions anglaise et américaine, ce qui était sans doute lié à sa forme particulière de violence. La Révolution française est restée, pour les anarchistes, pour les marxistes, pour les bolcheviques, mais aussi pour les laïques du monde entier, en Asie, en Amérique latine et ailleurs, même dans le monde arabo-musulman, quand il y avait là des mouvements laïques, LE modèle de la révolution. Cela n'a pas été le cas des révolutions anglaise et américaine, qui étaient en fait aussi très violentes, mais d'une autre façon. Cette violence révolutionnaire, qui est en général très critiquée, a eu un impact non négligeable. Les guerres napoléoniennes, qui étaient d'une certaine façon le travestissement, le détournement et l'échec de la Révolution française, qui ont débouché sur la Restauration et qui, en ce sens, ont été un désastre complet, ont néanmoins eu un effet de déstabilisation par rapport aux monarchies traditionnelles en Europe et ont permis d'une certaine façon de répandre des idées révolutionnaires, bien que de façon ambiguë.

Passons maintenant à la Révolution russe. Et prenons la période la plus noire de cette révolution, celle qui est la plus diabolisée, la période de Staline. Vous pouvez retourner les choses comme vous voulez, et je veux bien avoir un débat sur l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, mais les gens qui in fine ont battu les fascistes et les Nazis, ce sont les Soviétiques et ils étaient dirigés par Staline : c'est l'Armée rouge qui a porté le plus gros coup à l'armée allemande et qui a permis la victoire. Ce ne sont pas les démocrates occidentaux, ce ne sont pas les antifascistes occidentaux, ce n'est pas la République espagnole et ce ne sont pas les Anglo-américains qui ont mis fin au nazisme, mais les Soviétiques. C'est un fait historique, qu’on aime ou qu’on n'aime pas, mais c'est un fait historique qui est en général oublié et que, à mon avis, il ne faut pas oublier. On peut peut-être dire que les Anglo-américains ont empêché la progression des Soviétiques plus à l'Ouest mais il est certain qu’ils sont arrivés à un moment où les Allemands étaient déjà essentiellement vaincus.

Prenez maintenant les luttes anticoloniales qui sont probablement le plus grand mouvement de libération du 20ème siècle. Toutes ces luttes ont été extraordinairement violentes. Beaucoup de gens aiment opposer la résistance irakienne à la résistance vietnamienne dont j'entends subitement dire beaucoup de bien. Mais je suis assez vieux pour me rappeler de ce qu'on disait de la résistance vietnamienne, à l'époque où elle avait lieu. Et à cette époque-là, que disait-on ? Ho-Chi-Minh qui dirigeait cette résistance était un produit de la III ème Internationale, c'est-à-dire de l'Internationale stalinienne. Et il a évidement éliminé l'opposition dans son pays. Quand il y a eu la réforme agraire au Nord-Vietnam, des dizaines de milliers de gens sont partis vers le Sud, à pied, ont voté avec leurs pieds, comme disaient les Occidentaux et leur départ a été utilisé par la propagande de guerre américaine. Donc, il ne faut pas reconstruire le passé aujourd'hui, en ce qui concerne la violence de la lutte vietnamienne.

J’insiste sur le fait que je parle ici de la « mauvaise » violence, celle qui est injuste, qui implique l'usage de la force arbitraire, où des civils innocents sont tués, la violence des états, y compris des dictatures, mais qui, au regard de l'Histoire, a des effets importants, dont il n’est pas évident qu’ils auraient été pu être obtenus autrement.

Je veux dire aussi deux mots sur les actions non-violentes, parce qu'en général, les gens qui critiquent ces méthodes violentes leur opposent la lutte pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis, la décolonisation de l'Inde et la lutte contre l'Apartheid. Mais ils oublient plusieurs choses.

Dans la lutte des Noirs aux Etats-Unis, il faut comprendre, qu'à partir de Kennedy, le gouvernement fédéral américain a décidé de soutenir la déségrégation et de s'opposer aux menées des extrémistes blancs qui, en fait, avaient régné par la terreur dans le Sud des Etats-Unis jusqu'à ce moment-là. Que ce soit pour des raisons d'image des Etats-Unis ou des raisons de politique interne, je n'en sais rien, mais Kennedy a envoyé l'armée fédérale appuyer les mouvements de déségrégation. Et donc les extrémistes blancs se sont trouvés face à l'armée la plus puissante du monde, ce qui n'est pas exactement une situation de pure non-violence.

Quand on prend l'Inde et le combat de Ghandi, il ne faut pas oublier que, quand il a réussi, il faisait face à un empire britannique qui avait été terriblement affaibli par les deux guerres mondiales. Et ni Guillaume II ni Hitler, qui avaient contribué à cet affaiblissement, n'étaient particulièrement non-violents.

Quand on passe à l'Afrique du Sud, il ne faut pas oublier que les conflits dans les pays de la ligne de front, l'Angola et le Mozambique, étaient extraordinairement violents. Et l'intervention cubaine en Angola, violente évidemment, qui a permis de défaire l'armée blanche sud-africaine a eu un impact psychologique énorme sur l'Apartheid et sur la lutte contre l'Apartheid.

Si on passe à la période actuelle, ce qui s'est passé au mois d'août de cette année est, à mon avis, un événement absolument historique parce qu’Israël, si l’on tient compte du rapport de force réellement existant, et de sa volonté d'avoir comme carte ultime son armée, qui est un moyen de dissuader, comme ils disent, toutes les forces arabes de la région, a été vaincu. Son armée a été vaincue par le Hezbollah. Elle n'a pas été vaincue complètement mais, par rapport à ses objectifs, qui étaient de détruire le Hezbollah, Israël et son armée ont complètement échoué. Mais c’est le Hezbollah qui a vaincu, lui, et non pas les mouvements de solidarité avec la Palestine, ni les mouvements de la paix. Le Hezbollah, armé par la Syrie et l'Iran, bien sûr : comment voulez-vous qu'il résiste autrement, alors qu'Israël est armé constamment par les Etats-Unis ?

Prenons un autre théâtre d'opération, l'Irak. La résistance irakienne réalise un changement inouï dans la situation mondiale, parce qu'ils sont en train de bloquer l'armée américaine et les Etats-Unis, qui étaient supposés être la « nouvelle Rome », comme disait Condoleeza Rice quand ils sont entrés dans Bagdad, montrent qu'ils ne sont pas aussi forts que les Romains. En Irak, les Américains n’ont pas montré leur force mais leur faiblesse. L’armée américaine est complètement bloquée. Il ne faut pas croire ce que vous lisez dans la presse, qui est souvent relativement optimiste. Lisez les rapports des gens du Pentagone qui disent qu'ils n'en sortent pas, qu'ils ne contrôlent pas la situation, pas plus que l'armée irakienne. La situation est évidemment dramatique et, quand ils quitteront l'Irak, ils quitteront un pays qu'ils auront détruit. Néanmoins, la résistance irakienne aura eu pour effet de mettre fin au mythe de la toute-puissance américaine, et çà, c’est un événement historique. De plus, la résistance a été préparée sous l'ancien régime, c’est-à-dire celui, très violent, de Saddam Hussein. Il ne faut pas croire qu'il s'agit uniquement d'une résistance spontanée due au fait que les gens n'étaient pas contents de l'occupation. Elle a été préparée. Elle a commencé à peu près un mois après la chute de Bagdad. Je ne peux pas croire qu'une résistance d'une telle force et d'une telle organisation soit purement spontanée. Il suffit de comparer, par exemple, avec la résistance en Belgique ou en France pendant l'occupation allemande, qui n’atteignait pas la force de la résistance irakienne.

Quand je dis ce qui précède, on peut prendre cela pour une apologie de la violence. Ce n'est pas mon point de vue. Mon point de vue n'est pas que j'aime Robespierre, Napoléon, Staline, Ho-Chi-Minh, Saddam Hussein, Nasrallah etc. Ce que je pense de ces gens là est compliqué mais n'a pas beaucoup d'importance. Pour moi, ce qui m'interpelle, c'est ceci : toute la violence révolutionnaire dont j'ai parlé est, dans tous les cas - ce serait facile à illustrer - une réponse à une violence contre-révolutionnaire antérieure. Une violence des classes dominantes, des colons, des impérialistes. Et ce qui me perturbe c'est la faiblesse, l'extraordinaire faiblesse, en Occident, de la résistance à la violence que l'Occident lui-même produit. Pendant la guerre au Liban, je crois que, sur l'ensemble du territoire des Etats-Unis , pendant un mois, il y a eu entre dix et vingt mille manifestants contre cette guerre. Ce n'est pas que les Américains soient tellement passifs : il y avait un million de personnes dans la rue pour une question liée au problème des sans-papiers et des immigrés. Je suis content qu'ils manifestent pour cela, mais comment se fait-il qu'il y en a un million pour cette cause-là et vingt mille pour une guerre qui provoque plus de mille morts, des centaines de milliers de réfugiés, des destructions inouïes et qui est entièrement soutenue par leur propre gouvernement ? Comment se fait-il qu'il y ait ce hiatus ? Il me semble qu'il y a un désintérêt pour les questions internationales, pour ce genre de question internationale, et surtout pour la question de l'impérialisme ; et il me semble qu’à cause de cette passivité, - par exemple la passivité lors de la première guerre du Liban, qui a donné naissance au Hezbollah – nous n’avons simplement aucun droit d'aller donner des cours sur la non-violence, la démocratie et les Droits de l'Homme dans le Tiers-Monde. Simplement parce que nous nous sommes déconsidérés en ne critiquant pas et en ne nous opposant pas suffisamment à la violence de notre propre système. Ceci me paraît être un raisonnement moral élémentaire, bien que je sois conscient du fait que beaucoup de gens ne sont pas d’accord avec moi là-dessus.

Je termine par une remarque générale. Quand les opprimés utilisent des moyens de lutte généralement non-violents, comme Chavez, Allende, Arbenz au Guatémala dans les années 1950, Mossadegh en Iran, les Palestiniens pendant la période d'Oslo - on leur vole leurs terres, on se moque d'eux de toutes les façons, on ne les écoute pas, on les renverse etc. Et quand ils utilisent des moyens violents, comme la résistance irakienne aujourd'hui, le Hezbollah, le Hamas etc., l'immense majorité des intellectuels occidentaux, bien que, sans doute, pas ceux qui sont dans cette salle, lèvent les bras au ciel et crient à la démocratie, à la non-violence et au respect des Droits de l'Homme. Je pense qu’il serait très aimable de la part des oppresseurs de dire aux opprimés, une fois pour toutes, quelles armes ils ont le droit d’utiliser.

En espérant que ces quelques remarques ne seront pas utilisées contre le CLEA ou contre Bahar, je vous remercie.

Jean Bricmont
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 19 Juin 2007 - 16:28

Une gauche endormie par l’hypocrisie impériale

Une gauche endormie par l’hypocrisie impériale

La chute du communisme a provoqué un grand nombre de dommages collatéraux, en particulier sur la façon de penser de la gauche. Tant qu’il existait, le communisme forçait ses partisans comme ses adversaires à réfléchir politiquement, c’est-à-dire à proposer des programmes à court et à long terme, à fixer des priorités et à évaluer les rapports de force.

La philosophie morale sous-jacente, « scientifique » ou « matérialiste », consistait à insérer les tragédies et les crimes, petits ou grands, dans la chaîne des causes et des effets, et à penser que la condition humaine ne pouvait être améliorée qu’en changeant les structures socio-économiques. En dehors des communistes, cette façon de penser se retrouvait chez les sociaux-démocrates, quand ils l’étaient vraiment, ainsi que dans la plupart des mouvements anticolonialistes. Toute l’élaboration du droit international et la majorité des efforts dans la recherche de la paix ont été liées à cette philosophie.

L’attitude opposée, qu’on pourrait appeler religieuse, et qui est très forte tant chez les « nouveaux philosophes » que dans le discours du président des Etats-Unis George W. Bush, consiste à voir le Mal et le Bien comme existant « en soi », c’est-à-dire indépendamment de circonstances historiques données. Les « méchants » – Hitler, Staline, Ben Laden, Milosevic, Saddam Hussein, etc. – sont des diables qui sortent d’une boîte, des effets sans cause. Pour combattre le Mal, une seule solution : mobiliser le Bien, l’armer, le sortir de sa léthargie, le lancer à l’assaut. C’est la philosophie de la bonne conscience perpétuelle et de la guerre sans fin.

La réaction aux attentats du 11 septembre 2001 et à ses suites illustre la différence entre les deux philosophies. Ceux, minoritaires en Occident, qui cherchaient à comprendre « pourquoi ils nous haïssent » furent considérés comme des apostats par ceux qui « comprenaient » la réaction américaine (deux pays envahis, une guerre sans fin, des dizaines de milliers de morts). Ces derniers sont souvent les mêmes qui « comprennent » la réaction israélienne lorsque trois de leurs soldats sont capturés. Mais il faudrait alors également « comprendre » la volonté des Soviétiques, après 1945, de faire de l’Europe de l’Est une zone tampon suite aux millions de morts subis pendant la seconde guerre mondiale. « Comprendre » aussi la réaction chinoise de renfermement, à l’époque maoïste, conséquence des guerres de l’opium, des multiples humiliations de la Chine par les puissances occidentales et de l’invasion japonaise. Et « comprendre », enfin, la réaction du monde arabe à la trahison franco-britannique lors de la fin de l’Empire turc en 1918, à la création d’Israël en 1948 et au soutien occidental constant à cet Etat, y compris pendant les cinq guerres israélo-arabes.

Tous les êtres humains ont des craintes irrationnelles et, lorsqu’ils sont attaqués, des réactions excessives, parmi lesquelles des désirs de vengeance. Mais la violence contre-révolutionnaire, l’oppression des classes dominantes et les invasions étrangères précèdent et engendrent la violence révolutionnaire, pas l’inverse. Le cas du régime de Pol Pot, au Cambodge, est sans doute l’exemple favori des intellectuels pro-occidentaux. Mais comment imaginer que ce régime serait arrivé au pouvoir sans les bombardements sur le Cambodge, le coup d’Etat de mars 1970 contre le prince Norodom Sihanouk et la déstabilisation de cet Etat par les Américains (1) ?

Loin d’admettre ce qui précède, le discours dominant sur les pays du Sud combine la stigmatisation et l’appel à l’ingérence. La stigmatisation se fonde, en général, sur les droits humains, la démocratie (et, concernant l’islam, les droits des femmes). Dans les Etats où existent des dictatures, on fait de celles-ci la source principale de tous les problèmes. Dans le cas contraire, leurs élections ne sont jamais assez transparentes, leur presse jamais assez pluraliste, leurs minorités jamais assez protégées, leurs femmes jamais assez libres.

Un tel discours fait fi de l’histoire. Les sociétés occidentales ne sont devenues plus respectueuses des droits humains qu’au cours d’une longue période d’accumulation économique et d’évolution culturelle, l’une et l’autre accompagnées de la violence la plus brutale (colonialisme, exploitation ouvrière, guerres mondiales). Il est irréaliste d’exiger que des pays qui, il y a soixante ans à peine, vivaient sous le joug colonial ou féodal, atteignent subitement les normes de respect des droits humains existant chez nous (et encore, en temps de paix ; pour le temps de guerre, voir Guantánamo ou le sort qu’Israël réserve aux populations palestiniennes et libanaises).

Une autre objection est plus sérieuse encore. Le discours sur les droits humains met toujours l’accent sur les droits politiques et individuels en même temps qu’il ignore les droits économiques et sociaux, lesquels font néanmoins tout autant partie de la Déclaration universelle que les autres. Pour illustrer ce problème, citons les économistes Jean Drèze et Amartya Sen. Ils ont calculé que, partant d’une base similaire, la Chine et l’Inde ont suivi des chemins de développement différents et que la différence entre les systèmes sociaux de ces deux pays (en matière de soins de santé, par exemple) avait entraîné trois millions neuf cent mille morts supplémentaires par an en Inde (2). Des comparaisons semblables peuvent être faites aujourd’hui entre Cuba et le reste de l’Amérique latine. Au nom de quoi des organisations non gouvernementales (ONG) occidentales comme Reporters sans frontières, dont les membres jouissent en général des deux types de droits (politiques et sociaux), décident-elles ceux qui sont prioritaires ?

Enfin, imaginons un instant les Etats-Unis et l’Europe sans le flux constant de matières premières, de main-d’œuvre immigrée, de biens manufacturés produits avec des salaires de misère, sans les flux financiers allant du Sud vers le Nord (remboursement de la « dette », fuite des capitaux), et même de matière grise venant pallier l’effondrement de nos systèmes éducatifs et de santé. Que deviendraient alors ces magnifiques réussites que nos économies sont supposées constituer ? Celles-ci sont, pour le moment, droguées à l’impérialisme ; mais cette drogue ne sera peut-être pas éternellement fournie aux conditions actuelles.

Face à l’instrumentalisation des droits humains, la pensée critique ou de gauche est extraordinairement faible, en particulier lorsqu’il s’agit de s’opposer aux guerres américaines en Yougoslavie, en Afghanistan et en Irak, toutes justifiées par la défense des minorités, des femmes ou de la démocratie. Cette faiblesse reflète peut-être le malaise ressenti par beaucoup d’« ex » (communistes, trotskistes, maoïstes), dû au fait que les droits individuels et politiques avaient, pendant la période « léniniste », été renvoyés aux calendes grecques. Mais il ne sert à rien de remplacer un aveuglement par un autre.

Une bonne illustration de cette faiblesse de la gauche est l’idéologie du « ni-ni » qui a dominé les timides protestations contre les conflits récents : ni Milosevic ni l’OTAN ; ni Bush ni Saddam ; ou encore ni Olmert ni le Hamas. Il y a là plusieurs fausses symétries. D’abord, dans toutes ces guerres, il y a un agresseur et un agressé. Mettre les deux sur le même plan, c’est avoir abandonné toute notion de souveraineté nationale. Ensuite, le pouvoir et la capacité de nuisance des deux parties ne sont pas comparables. Ce sont les Etats-Unis et leur puissance militaire qui sont les piliers de l’ordre mondial dans lequel nous vivons. Ce sont les Etats-Unis, et non les pays précités, que les forces progressistes affrontent et continueront à affronter au cours de la plupart des conflits. De plus, maintenant que Milosevic est mort et Saddam en prison, que vont faire les adeptes du « ni-ni » pour s’opposer à l’autre partie, l’OTAN ou Bush ?

Enfin, le « ni-ni » fait comme si nous étions situés au-dessus de la mêlée, en dehors de l’espace et du temps, alors que nous vivons, travaillons et payons nos impôts dans les pays agresseurs ou dans ceux de leurs alliés (la position « ni Bush ni Saddam » avait en revanche un tout autre sens pour les Irakiens, qui eurent à subir les deux régimes). Au lieu de partager la vision que l’Occident se fait du reste du monde, la gauche occidentale pourrait s’efforcer de faire comprendre aux « Occidentaux » la vision que le reste du monde a d’eux, et combattre tout ce qui renforce un sentiment de supériorité et de pureté morale.

Si le XXe siècle n’a pas été celui du socialisme, il aura été celui de la décolonisation, qui a permis à des centaines de millions de personnes d’échapper à une forme extrême d’oppression. On peut imaginer que le siècle qui commence soit celui de la fin de l’hégémonie américaine. Un « autre monde » deviendra alors réellement possible, et, lorsque nos économies seront sevrées des bénéfices provenant de la position dominante des Etats-Unis dans le système mondial, on rediscutera peut-être sérieusement du socialisme.

Jean Bricmont
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 15:49

Jean Bricmont anime ce soir un débat au centre culturel syrien de Paris, 12 avenue de Tourville, 7e, à 19h, après la projection d'un documentaire : Après l'hégémonie, propositions pour une monde multipolaire.

Thème du débat : Quelles alternatives à la logique de la domination ?
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 17:59

...hé hé hé !!! Pour ceux qui s'intéressent un peu plus au bonhomme, sachez brave gens qu'il est président de l'AFIS (Association Française pour l'Information Scientifique) qui comporte un exxxxxxxxxccccccellllllllent site web : http://www.pseudo-sciences.org/ et qu'il a posté une très intéressante contribution intitulée

Science et religion :
l'irréductible antagonisme
sur l'exxxxxxxxxccccccellllllllent site web : http://atheisme.free.fr/index.html à cette page là :
http://atheisme.free.fr/Contributions/Science_religion_1.htm
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 18:43

zatopek a écrit:
grib a écrit:
oui excellent site...dans la rubrique "secte" il n'y a pas la franc maconnerie...

...ni d'ailleurs "les adorateurs de la courge"...

pourtant celle-ci est juste derrière
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 18:44

...ah bah oui...j'avais pas vu...désolé...
...cela ne se reproduira plus...
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 23:06

Voilà des textes qu'on aimerait voir en premières pages des journaux!!! Yope
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mar 15 Jan 2008 - 23:20

milla a écrit:
Je ne l'ai vu qu'hier, mais en effet, un bon gars, sauf que dans sa premiére intervention il s'est mis implicitement dans le camp de l'occident victime du 11 septembre, alors que je ne me considére en rien solidaire des Yankees.

Même chose pour moi.IL se questionnait sur la haine du reste du monde à l'égard de l'occident. A sa décharge vu la qualité du plateau et le charisme de Nabe et des autres, sa prestation devenait fatalement plus fade.
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mer 16 Jan 2008 - 3:20

zatopek a écrit:
sur l'exxxxxxxxxccccccellllllllent site web : http://atheisme.free.fr/index.html

Excuse moi mais c'est un site de merde. Même des athées ont honte qu'un site comme celui-ci existe, c'est le nivellement vers le bas de l'intelligence, ce sont des attaques digne d'un Michel Onfray ou d'un Richard Dawkins : du sophisme sectaire pur.
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mer 16 Jan 2008 - 9:26

Mais ça reste un trés bon site.
Qui par exemple met bien en lumière toutes les actions peu athées de Sarkozy. Président français.
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zatopek
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mer 16 Jan 2008 - 16:45

zatopek a écrit:
sur l'exxxxxxxxxccccccellllllllent site web : http://atheisme.free.fr/index.html

Mais...

Berger a écrit:
c'est un site de merde. Même des athées ont honte qu'un site comme celui-ci existe, c'est le nivellement vers le bas de l'intelligence, ce sont des attaques digne d'un Michel Onfray ou d'un Richard Dawkins : du sophisme sectaire pur.

...Berger s'excuse du qualificatif scatologique qu'il attribue à ce site...et j'accepte ses excuses...
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MessageSujet: Re: Jean Bricmont   Mer 16 Jan 2008 - 17:26

- Comment voyez-vous la montée de l'irrationnel dans nos sociétés ?


- C’est une question, essentiellement sociologique, à laquelle je n’ai pas de réponse. Cela mériterait une enquête approfondie (qui a peut-être été faite d’ailleurs, mais que je ne connais pas). Tout d’abord, en quel sens il y a-t-il une montée de l’irrationnel? Il semble qu’il y ait un recul, ou qu’il y ait eu un recul depuis les années 50-60, des religions traditionnelles ; certaines personnes (pas moi) suggèrent qu’il y a une espèce de «loi de conservation» de l’irrationalité, ce qui fait que ces croyances se sont reportées sur les sectes, le New Age, etc. Ceci dit, j’ai tendance instinctivement à partager des idées relativement traditionnelles du type : les gens sont déboussolés à cause de la crise économique et sociale, d’où ils se tournent vers toutes sortes de superstitions, c’est-à-dire une version moderne de l’idée «d’opium du peuple» ; mais il faut être très prudent avec ce genre d’idées. Il n’existe aucune théorie, sociologique ou autre, qui soit bien testée empiriquement et qui explique les mécanismes de formation des croyances. Par ailleurs, je note que Laplace écrivait, au début du XIXème siècle, à propos de la magie et de l’astrologie : «Ces erreurs inculquées dès l’enfance, adoptées sans examen, et n’ayant pour base que la croyance universelle, se sont maintenues pendant très longtemps ; jusqu’à ce qu’enfin le progrès des sciences les ait détruites dans l’esprit des hommes éclairés dont ensuite l’opinion les a fait disparaître chez le peuple même... ». Bref, il faut parfois imaginer Sisyphe heureux. Néanmoins, il me semble qu’à long terme, il y a quand même un progrès de la rationalité ; malheureusement, il est lent et avec des hauts et des bas.


c'est jen bricmont essayant une réponse à une question...bon en ce qui concerne les "croyances" de types "irrationnelles" genre astrologie que laplace prend en exemple, je dirais que Saint Augustin (les confessions) en parle...
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